La barbe poivre et sel, souriant, Abdallah al-Senoussi a été brièvement filmé à son arrivée à Tripoli, en provenance de Nouakchott, en Mauritanie, d’où il a été extradé, mercredi, après six mois de détention. L’ancien chef des renseignements de Mouammar Kadhafi, recherché par la Cour pénale internationale (CPI), a ensuite été conduit à la prison de haute sécurité réservée aux dignitaires de l’ancien régime, dans le quartier populaire d’Al-Hadhba al-Khadhra, où se trouve déjà l’ancien premier ministre Baghdadi Al-Mahmoudi, extradé de Tunisie le 26 juin.

«Crimes contre l’humanité»

Le 27 juin 2011, en même temps que Saïf al-Islam Kadhafi, le fils de l’ancien guide libyen, la CPI avait émis un mandat d’arrêt à l’encontre d’Abdallah al-Senoussi pour «crimes contre l’humanité». Accusé d’avoir conduit la répression pendant le soulèvement qui a abouti à la chute de l’ancien régime, le beau-frère de Mouammar Kadhafi, âgé de 63 ans, est soupçonné d’avoir participé, en 1996, au massacre de la prison d’Abou Salim au cours duquel 1200 prisonniers avaient été tués. Il a aussi été condamné par contumace à la réclusion à perpétuité en France pour l’attentat du vol UTA, le 19 septembre 1989, qui avait coûté la vie à 170 passagers. Comme d’autres anciens responsables, la Libye veut le juger sur son sol.

C’est un vaste et délicat chapitre judiciaire qui s’ouvre désormais. Le premier procès a débuté le 5 juin à Tripoli avant d’être ajourné. Il concerne Bouzid Dorda, l’ancien chef des renseignements extérieurs libyens. Deux autres sont prévus. Lundi prochain, Abdelati al-Obeidi, ancien ministre des Affaires étrangères et Mohamed Belgassem al-Zwai, ex-président du Congrès général du peuple (parlement) devraient comparaître pour «crimes financiers» et sont interrogés sur leur rôle dans la révolution libyenne. D’autres attendent, comme Mansour Dao, l’ex-chef de la garde de Kadhafi, détenu à Misrata.

Mais c’est surtout le procès du fils de l’ancien dictateur, Saïf al-Islam, 40 ans, détenu par les milices armées à Zenten (170 km au sud-ouest de Tripoli) depuis son arrestation en novembre 2011, qui est attendu. «Un comité […] a achevé son enquête sur les crimes commis par Saïf al-Islam depuis le début de la révolution, […] et a préparé les chefs d’accusation», a annoncé le 23 août Taha Nasser Baara, porte-parole du procureur général de Tripoli, en précisant que la justice libyenne disposait «de preuves sous forme d’enregistrements sonores, d’images, de documents et de témoignages, suffisantes pour le condamner et le juger». Aucune confirmation n’a par la suite été apportée.

A La Haye, la CPI affirme ne pas avoir reçu d’information officielle sur l’éventuelle ouverture de ce procès mais a indiqué avoir demandé aux autorités libyennes de lui soumettre «dès que possible et au plus tard le 7 septembre», des garanties sur l’organisation judiciaire libyenne, la nomination d’un avocat et les conditions de détention de l’accusé. Les relations se sont tendues depuis l’arrestation d’une délégation de la CPI, qui rendait visite à Saïf al-Islam, durant près d’un mois en juin à Zenten. Et beaucoup s’inquiètent des conditions, au regard du droit international, dans lesquelles un tel procès pourrait avoir lieu.

Affront à la CPI

Réagissant à l’extradition d’Abdallah al-Senoussi «impliqué dans plusieurs cas de sérieuses violations des droits humains», Human Rights Watch (HRW) rappelle que la résolution 1970 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 26 février 2011, «oblige la Libye à coopérer avec la CPI et à suivre ses procédures». «J’ai rendu visite à Baghdadi al-Mahmoudi il y a un mois et les conditions de sa détention étaient acceptables, mais en ce qui concerne Saïf al-Islam, la dernière fois que nous avons pu le voir remonte à décembre», rapporte Hanan Sellah, chercheuse à HRW.

Mais avec sa nouvelle «prise», Tripoli marque des points face à la CPI. Pour la seconde fois en quelques mois, un ancien dignitaire de Kadhafi a été remis par un pays tiers aux autorités libyennes. Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, ne semblait pourtant pas pressé de l’extrader, malgré les pressions libyennes. «Si on le renvoie, il n’aura pas encore descendu les marches de l’avion qu’il sera découpé en morceaux», avait-il confié à des interlocuteurs occidentaux peu de temps après l’arrestation d’Al-Senoussi le 16 mars, détenteur d’un passeport malien, à l’aéroport de Nouakchott.

En Tunisie, l’extradition de Baghdadi al-Mahmoudi décidée par le gouvernement a déclenché une crise au sommet de l’Etat. L’ancien conseiller du président Moncef Marzouki, Ayoub Messaoudi est aujourd’hui poursuivi en justice par le chef d’état-major de l’armée, Rachid Ammar, qu’il avait accusé, lui et le ministre de la Défense, de «trahison d’Etat» pour ne pas avoir informé le président Moncef Marzouki opposé au départ forcé de l’ancien dignitaire libyen.

D’autres sont toujours recherchés par la justice libyenne. Moussa Koussa, dernier ministre des Affaires étrangères, serait en fuite au Qatar. Le financier Bachir Saleh, ex-directeur de cabinet de Kadhafi et président du fonds d’investissement libyen en Afrique, contre lequel Interpol a lancé un mandat d’arrêt, aurait quitté la France, où il avait été aperçu pour rejoindre un pays africain. La fille de l’ancien dictateur, Aïcha Kadhafi, et plusieurs membres de la famille, sont toujours réfugiés en Algérie.