La balade est-elle un genre journalistique? Bien sûr, et ce journal l'a d'ailleurs pratiquée, pas plus tard que l'an dernier, le long de la Via Alpina. Mais pourquoi réserver ce genre aux promenades d'agrément? Se balader le long des pipelines, est-ce antinomique? De fait, le pétrole souffre dans les journaux d'un grand malentendu. Il est bien traité dans les pages économiques ou financières, pour les variations du prix du baril ou les fusions des grandes compagnies. Il est invoqué dans les pages politiques, pour expliquer les alliances stratégiques ou les conquêtes militaires. Mais c'est aussi un sujet romanesque, qui engage des passions, qui façonne des existences, truffé de personnages extraordinaires.

Prenez John D. Rockefeller, bâtisseur de l'empire de la Standard Oil qui sera l'un des hommes les plus détestés aux Etats-Unis. Ou Marcus Samuel, juif anobli par la reine d'Angleterre pour avoir fondé Shell, qui doit son nom à la profession de son père: vendeur de coquillages. Ou encore le petit «Monsieur 5%», l'Arménien Calouste Gulbenkian, qui va découvrir le pétrole irakien sans jamais mettre les pieds dans le pays. Ou encore les frères Nobel, qui débarquent à la fin du XIXe siècle à Bakou. Ils vont faire, de cette étape perdue aux confins des empires russe, perse et ottoman, la capitale mondiale du brut. Ceux-là ne sont que les pionniers d'une épopée qui se poursuit: des protagonistes tout aussi rocambolesques existent aujourd'hui.

Jusqu'à l'automne dernier, les trois auteurs de ce reportage, en textes et en images, qui cherchaient depuis longtemps à travailler ensemble sur un grand projet, désiraient suivre le tracé du pipeline Bakou-Ceyhan afin de raconter comment les barils de brut doivent se frayer un chemin entre les barils de poudre du Caucase.

Mais en septembre 2002, déjà, les bruits de bottes montent autour de l'Irak, membre éminent de l'Axe du Mal. Pour tous les opposants à la guerre, l'affaire est entendue: les Etats-Unis s'apprêtent à faire couler le sang pour du pétrole. Et il est vrai qu'à l'examen des cartes, on voit se dessiner un autre axe. Celui du brut, qui rassemble des pays pétroliers que courtise l'Amérique. Celui-ci court grosso modo du cercle arctique, en Sibérie, jusqu'au golfe de Guinée, avec quelques détours pour traverser l'Asie centrale, le Caucase, le Golfe et l'Irak sans Saddam.

Une denrée particulière

Le projet de grand reportage s'est donc élargi. Trois journaux, Le Temps, Le Figaro à Paris, Le Soir à Bruxelles, ainsi que les Editions du Seuil se sont déclarés partants. Il y avait bien des incertitudes liées à l'imminence de la guerre. Allait-elle seulement éclater? Et si oui, pourrait-on encore parler d'autres pays que l'Irak, d'autres gisements que ceux du Golfe?

La guerre a éclaté le jeudi 20 mars, lorsque nous étions en Géorgie, sur la piste du pipeline caucasien. Elle s'est officiellement achevée le 9 avril avec le déboulonnage de la statue de Saddam au centre de Bagdad. Le même jour, nous étions à Mourmansk, en Russie, sur l'océan Arctique, où l'Amérique viendra un jour s'abreuver de pétrole russe. Ce conflit n'a pourtant pas remis en question le projet. Au contraire. Car si le pétrole n'était pas forcément le but ultime de la guerre, chacun a compris qu'il était resté une denrée particulière, un des facteurs majeurs d'explication du monde et de sa marche chaotique. Il mérite donc d'être raconté d'une manière inédite.