Des gangsters. De vrais durs, condamnés respectivement à neuf et cinq ans de prison ferme pour avoir tiré sur des policiers à la kalachnikov, et volé des voitures de luxe avec violence. Au 60 de la rue de Dries, dans la commune bruxelloise de Forest, où la police belge les a débusqués lors d’une perquisition le 15 mars, Ibrahim et Khalid El Bakraoui disposaient d’un arsenal. Plusieurs kalachnikovs, onze chargeurs et des explosifs. C’est là, dans ce quartier populaire caché par l’énorme usine de voiture Audi et par la centrale électrique de Drogenbos, que le réseau constitué par Abdelhamid Abaaoud et Salah Abdeslam a préparé la plus effrayante tuerie de l’histoire de la Belgique.

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Un parcours troué de zones d'ombre

Les fenêtres, qui ont volé en éclat sous les balles lorsque les policiers ont investi la petite maison sans eau ni électricité, sont aujourd’hui barrées d’une bâche plastique. Un seul homme, le 15 mars, avait trouvé la mort ici: l’Algérien Mohamed Belkaïd, alias Samir Bouzid, 35 ans, vétéran du djihad. Deux autres terroristes avaient fui sur les toits. Une cavale pour le pire: il est 7h58, mardi, lorsque Ibrahim El Bakraoui, 29 ans, se fait exploser dans le hall de l’aéroport de Zaventem, aux côtés de Najim Lachraoui, alias Soufiane Kayal. Même chose, une heure plus tard, pour Khalid, 26 ans, dans une rame du métro bruxellois, à la station Maalbek proche des institutions européennes. Tous les trois étaient de nationalité belge. Comme Abdelhamid Abaaoud, le responsable présumé des attentats parisiens du 13 novembre, tué le 18 novembre à Saint Denis.

Ibrahim, Khalid, Najim: l’itinéraire des trois hommes est encore, deux jours après les attentats, troué de zones d’ombre. Logique. Mais leur parcours, leur basculement récent dans l’islamisme radical en 2013-2014, l’incapacité des autorités belges à prévenir leur descente aux enfers et les complicités évidentes ces quatre derniers mois, a de quoi donner des cauchemars au plat pays. Les deux frères El Bakraoui étaient tout, sauf des novices de la violence. Le 30 janvier 2010, l’aîné, Ibrahim, tire au fusil-mitrailleur sur les policiers alors qu’il vient de braquer l’agence Western Union du boulevard Adolphe Max, à proximité de la gare du nord. «Autant Salah Abdeslam a le profil d’une petite frappe dévoyée, autant ces deux-là étaient des caïds, connus pour leur dangerosité» explique Claude Moniquet, l’un des meilleurs observateurs des réseaux islamistes radicaux belges. Comment dès lors expliquer que ce gangster, condamné plus tard à neuf ans de prison, se retrouve dans la nature en 2016, trois ans avant l’expiration normale de sa peine? Idem pour son cadet, condamné lui à cinq années de détention. «Ils se sont engouffrés dans toutes nos failles» explique un avocat pénaliste familier de Sven Mary, l’avocat de Salah Abdeslam, arrêté vivant vendredi près de son domicile familial de Molenbeek.

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Des Bruxellois issus de l'immigration

Des gangsters, certes, mais surtout des Bruxellois issus de l’immigration, comme ceux que l’on rencontre au pied de l’immeuble de la rue Max Roos, près de la gare de Schaerbeek, où l’ultime planque des trois terroristes a été perquisitionnée par la police qui y a retrouvé plus de 15 kilos d’explosifs et des valises pleines de clous pour semer le carnage. Ahmed, sexagénaire, vend des fruits juste à côté. Lui aussi a grandi dans cette commune où la majorité des musulmans sont d’origine turque, alors que Molenbeek est un fief marocain. Il bredouille des insultes contre «ces jeunes désœuvrés et décérébrés qui salissent tout: l’islam, leur pays d’origine, la Belgique». Tout en sachant pertinemment que les plus jeunes, massés pour regarder l’afflux de caméras, ne sont pas sur la même longueur d’ondes.

«Mayonnaise» est le surnom d’un de ces ados excités, joufflu, nourri au fast-food, en survêtement et capuche. Il brandit son téléphone portable devant nous, montre les images de Najim Lachraoui, 24 ans, alias «Abou Idriss» dans les rangs de l’Etat islamique, qu’il rejoignit en 2013 pour revenir en 2015, et… échapper au filet policier. Fine barbe, presque look de playboy: celui que la presse a vite surnommé «l’homme au chapeau» sur les vidéos de surveillance de l’aéroport, pourrait avoir été l’artificier des commandos. «Celui-là, c’était un soldat, un vrai» crâne le gamin. «Vous voulez comprendre pourquoi ce trio de tueurs a bénéficié de complicités? Regardez autour de vous» s’énerve, derrière un fourgon, un policier en tenue. Un tramway passe sur l’avenue Reine Elizabeth, vers le rond-point de la «cage aux ours», lieu longtemps réputé pour ses trafics. L’accusation du premier ministre Turc Erdogan, qui vient d’annoncer que son pays avait expulsé en juin 2015 Ibrahim El Bakraoui vers la Belgique (en fait, les Pays-Bas) est diffusée en direct sur l’écran du Kebab voisin. Visages fermés. Personne, en ce lendemain de terreur, ne veut répondre à nos questions sur les livres salafistes retrouvés dans les appartements-planques de Forest et de Schaerbeek. «Ca, c’est des trucs que personne ne lit» lâche un client. Vraiment?

On cherche les mots et les gestes de compassion. On guette les condamnations spontanées. On tente d’aborder, près de la pharmacie voisine de la rue Max Roos, deux mères de familles voilées, entourée de trois jeunes enfants. On interroge sur les parents, les familles, les proches de ces terroristes qui ont grandi ici. En vain. Rien. Place de la Bourse, à l’autre bout de Bruxelles, non loin du fameux Manneken Pis qui continue d’uriner en souriant à la face du monde, des milliers de Bruxellois se rassemblent en cette soirée de deuil. Pas à Schaarbeek où l’un des derniers fugitifs recherchés, Mohamed Abrini, complice de Salah Abdeslam, a peut-être aussi trouvé refuge. Comme dans certaines banlieues françaises, ce Bruxelles-là transpire un mélange de honte et de peur, matinée de défiance. Le carnage de mardi n’a pas éteint le cancer djihadiste.