L’achat d’une maison cossue dans les environs de Madrid pourrait-il provoquer l’implosion de la troisième force politique du pays? Ce qui serait apparu récemment comme un scénario invraisemblable constitue désormais un réel péril pour Podemos, cette formation de gauche radicale emmenée par Pablo Iglesias, un politologue à la queue-de-cheval qui, en 2014, avait créé ce parti avec pour objectif «la moralisation de la vie politique». L’objet du scandale: alors que le secrétaire général de la formation ne cesse de dénoncer «les privilèges de la caste» et de parler au nom des «gens du peuple», le voici pris à son propre piège en raison de l’acquisition d’un bien immobilier considéré comme un symbole extérieur de richesse de la classe possédante. 

Un scandale national

Les médias ont révélé que Pablo Iglesias et sa compagne enceinte de jumeaux, Irene Montero, porte-parole parlementaire de la formation radicale, ont acheté une villa dans un très sélect lotissement de Galapagar, une commune du nord-ouest de Madrid, pour 660 000 euros. Outre le prix, relativement élevé au regard des standards nationaux, c’est le type de propriété qui a choqué: 2000 m2 de terrain, une privacité totale, une piscine, un jardin ostentatoire, une demeure de 268 m2 aux formes ondulées.

L’achat de cette villa a provoqué un scandale national. L’ensemble des partis politiques ont moqué «le goût de riches» des deux leaders de Podemos, une formation qui se targue de «représenter les gens normaux». Le «numéro 2» du gouvernement Rajoy, Soraya Saenz de Santamaria, a ainsi explosé de rage, en rappelant qu’en avril 2013 elle-même et sa famille avaient été victimes d’un «harcèlement populiste» devant leur maison, de la part de militants de Podemos. «Votre intimité vaut-elle davantage que la mienne?», a-t-elle lancé à l’adresse de Pablo Iglesias et de sa compagne. Il y a peu, le chef de file de la formation radicale avait pris à partie le ministre des Finances, Luis de Guindos, en lui reprochant de posséder un vaste appartement dans le nord de Madrid en ces termes: «On ne peut pas gouverner la politique économique d’un pays depuis la terrasse d’un tel logement!» 

Le plus grave pour Podemos, troisième force parlementaire du pays en pleine hausse dans les sondages, est que cette acquisition polémique a divisé le mouvement en deux. A l’instar de l’idéologue Miguel Urban, une partie des troupes considère qu’il s’agit d’un «geste privé, qui ne regarde que le couple en question» et que «ce harcèlement médiatique indécent ne fait que favoriser les multinationales et les notables». En face, un camp puriste estime que le secrétaire général a commis une grave erreur de calcul. «Personne ne vit en dehors du monde. Lorsqu’on occupe une telle fonction publique, les choix de vie doivent être en adéquation avec la position idéologique. Moi, je vis dans un modeste appartement», a réagi José Maria Gonzalez, maire Podemos de Cadix. 

Promesse de démission

La bataille fait tellement rage que Pablo Iglesias a décidé de soumettre cette question à l’approbation des bases de son mouvement. A partir de ce mardi, et jusqu’à dimanche, les487 772 militants de Podemos sont invités à se prononcer en interne: pour ou contre l’achat de cette villa. Si une majorité se montrait opposée à l’acquisition immobilière de leurs leaders, alors ceux-ci ont promis de démissionner de leurs fonctions, voire même de leur siège de député. «Cela signifierait une sorte de hara-kiri pour ce jeune parti, dont la force repose en grande partie sur le leadership de Pablo Iglesias», estime le politologue Enrique Calvo. 

Selon toute vraisemblance, les leaders de Podemos vont emporter ce plébiscite, car une majorité des leurs savent que la continuité de leur mouvement en dépend. Beaucoup considèrent toutefois  que ce référendum interne ne se justifie pas. «Je trouve que cela requiert du courage, estime la maire de Barcelone, Ada Colau, proche de Podemos, mais cela me paraît une initiative exagérée.» D’autres, comme l’écrivain Sergio del Molino, invoquent d’autres motifs: «Iglesias et Montero ont commis une perversion morale en transposant une décision personnelle sur leur électorat. C’est une forme de chantage qui laissera des traces.»