France

Les trottinettes parisiennes, nouvel «ennemi public»

La prolifération anarchique des trottinettes électriques de location exaspère la mairie de Paris. Amendes pour conduite dangereuse et aires de stationnement obligatoires sont au programme

Paris était la ville fétiche des amoureux. La voici en passe de devenir la capitale mondiale des trottinettes électriques de location. Preuve de cet engouement des Parisiens et des touristes pour ce moyen de locomotion simple, facile mais pas toujours bon marché (compter entre 2 et 5 euros pour 30 minutes de déplacement): 15 000 trottinettes sont actuellement «dispersées» dans Paris, selon la mairie de la capitale, qui a rendu publique, lundi, une charte de bonne conduite imposée à la douzaine d’opérateurs de ces petits bolides (jusqu’à 25 km/h).

«La trottinette-mania»» 

«Dispersées» est le terme adéquat car, côté stationnement, la jungle prévaut: hier, en plein après-midi ensoleillée, plus d’une cinquantaine de trottinettes abandonnées sur le trottoir, ou sous les arbres et sur les pelouses, jonchaient ainsi le solennel boulevard des Invalides, où le cortège funéraire des deux soldats français tués le 9 mai au Sahel passera ce mardi matin en grande pompe.

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L’explosion de la «trottinette-mania» est une évidence pour qui circule, ou marche, dans la capitale française, où les services municipaux estiment que le nombre de ces deux-roues pourrait atteindre 40 000 fin 2019, vu leur succès commercial. Derrière les opérateurs officiels (Lime, Bird, Dott, Bolt…) et leurs applications téléchargeables en quelques secondes sur les téléphones mobiles, une véritable chaîne économique s’est installée. Chaque opérateur emploie des «rabatteurs» chargés de récupérer – souvent la nuit – les engins aux batteries déchargées, et de les rapatrier vers des garages avec bornes électriques.

Seulement voilà: les intermédiaires se sont multipliés et lesdits «rabatteurs» emploient souvent des sous-traitants, déclarés ou non. «Je m’en suis aperçu lorsque j’ai mis en location mon garage, raconte un résident de l’avenue Daumesnil, près du bois de Vincennes, à l’est de Paris. La première question que l’on m’a posée était: disposez-vous de l’électricité? Et quel est l’ampérage de votre compteur? La chasse aux entrepôts à trottinettes bien placés, près des voies très passantes, bat son plein.»

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Prolifération d’accidents

La maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, championne de l’écologie urbaine et contestée pour son bilan problématique en matière de sécurité et de propreté, a d’abord vu d’un bon œil ce moyen de transport «propre». Sauf que son administration municipale n’en peut plus de traiter les effets pervers de la recrudescence des trottinettes, à un moment où la construction de voies cyclables a multiplié le nombre de chantiers. La prolifération des accidents et la multiplication des trottinettes mal garées qui gênent les éboueurs ou l’entretien des rues sont des casse-têtes. Les assureurs s’inquiètent. Le service des urgences de l’Hôpital Lariboisière aurait même récemment alerté les autorités sanitaires devant les risques constatés: 60% des accidentés en trottinette ont des fractures. Les blessures à la tête sont souvent graves, faute de port du casque.

Côté financier, le dilemme est aussi sérieux: Paris est sous contrat, pour ses vélos en libre-service, avec le service Vélib’, aujourd’hui géré par la société Smovengo après l’avoir été par le publicitaire Jean-Claude Decaux. Des dizaines de millions d’euros ont été dépensés en infrastructures, avec un coût additionnel important lié à la rupture du contrat avec Decaux, en 2018. Or les trottinettes taillent des croupières à leurs cousins aux grandes roues qui, eux, exigent d’être prélevés et ramenés sur des parkings spécifiques. Les opérateurs de scooters électriques râlent aussi. L’accident industriel menace.

Mise en place d’une police municipale

Remettre de l’ordre est donc la priorité d’Anne Hidalgo, qui devrait être candidate à sa réélection en mars 2020. Elle prévoit la mise en place d’une police municipale dans les prochains mois. Premier acte: taper au porte-monnaie. Une amende de 35 euros sera instaurée pour les trottinettes qui gênent le passage, et de 135 euros pour ceux qui roulent sur les trottoirs (où l’absence de plaque d’immatriculation rendra toutefois complexe leur identification). Côté opérateurs, une redevance annuelle plus une caution et la signature d’une charte de bonne conduite seront exigées avant de mettre leurs engins en circulation.

Deuxième acte: des espaces de parking dédiés vont être créés, et les véhicules contrevenants risqueront la mise en fourrière. Troisième acte: un décret devrait étendre le Code de la route aux trottinettes, avec l’obligation de porter un casque pour les plus jeunes, de n’avoir qu’un passager sur ces deux-roues, etc. S’y ajoute un volet social, pour les employés de ce secteur économique naissant, afin de lutter contre le «travail au noir» de mécaniciens ou de «rabatteurs» non déclarés. A Paris, les amoureux ne peuvent plus déposer des cadenas. Ils ne pourront bientôt plus «trottiner» en liberté.

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