L’émissaire de l’ONU pour la Libye, l’expérimenté diplomate espagnol Bernardino Leon, a été particulièrement occupé ces derniers mois. Non seulement il a tenté – avec quelques menus succès ­ – de recoller les fragments d’une Libye qui menace de partir en morceaux pour de bon, mais il devait aussi penser à la suite de sa carrière. Comme l’ont confirmé avec délectation ce jeudi les autorités des Emirats arabes unis, l’homme prendra, à partir de décembre prochain, la tête de l’Académie diplomatique émiratie, l’école chargée de former les futurs ambassadeurs des Emirats. Le hic: ce pays du Golfe est étroitement lié au destin de la Libye, un pays que les chasseurs émiratis ont même bombardé à plusieurs reprises l’année dernière. Et si, ces derniers mois, l’émissaire de l’ONU avait déjà travaillé en sous-main pour son futur employeur?

Deux autorités rivales

Dévoilés par le journal britannique The Guardian, des courriels échangés entre le diplomate espagnol et les autorités émiraties sont pour le moins troublants. Depuis juin dernier, Bernardino Leon a monnayé ses émoluments visant à s’installer sur l’une des îles les plus huppées d’Abu Dhabi, tout à côté du musée du Louvre des Emirats. Son salaire a finalement été fixé à 53 000 francs suisses par mois, en plus d’une généreuse allocation pour sa maison. Surtout, dans ces e-mails, que Le Temps a consultés, le diplomate de l’ONU fait référence a des contacts suivis («au quotidien») avec l’une des parties de l’inextricable conflit libyen. Et ce, ajoute le diplomate en s’adressant au ministre des Affaires étrangères des Emirats, «conformément à votre demande».

En Libye, deux autorités rivales se font face. D’un côté, le Congrès général national, aux mains notamment des Frères musulmans, qui veut contrôler le pays depuis Tripoli. De l’autre côté, l’autorité établie à Tobrouk (mille kilomètres plus à l’est), qui est la seule reconnue par la communauté internationale. Le Qatar et la Turquie, notamment, soutiennent le premier. L’Egypte et les Emirats arabes unis, farouches adversaires des Frères musulmans et des islamistes, sont derrière la seconde. Entre les deux, Bernardino Leon avait pour tâche de renouer les fils, en se montrant aussi impartial que possible. «Je ne travaille pas sur un plan de paix qui devrait inclure tout le monde», notait pourtant le diplomate dans un de ses messages, il y a un an. Il assurait qu’il avait «une stratégie»: celle d’«ôter toute légitimité» au Congrès général national, soit les Frères musulmans honnis par les Emiratis. «Je peux aider à contrôler le processus tant que je suis ici [à l’ONU]», promettait-il encore à son futur employeur.

«Ces révélations discréditent complètement le travail de Bernardino Leon, même s’il peut être crédité de certains succès par ailleurs, affirme Mattia Toaldo, spécialiste du dossier pour le Conseil européen des Affaires étrangères, un centre de recherche. Placer les deux camps dans une telle situation d’asymétrie représente une énorme faille dans tout l’exercice mené par l’ONU.» Le président du Congrès général national, Nouri Abousahmein, n’a pas tardé à montrer sa colère. Vendredi, il qualifiait d’«outrage» l’embauche de Leon par Abu Dhabi, «alors que l’on presse le peuple libyen d’entériner les propositions de ce médiateur».

L’amertume est d’autant plus grande que, de leur côté, les Emirats arabes unis n’ont pas manqué de claironner leur succès: loin de s’en tenir aux seuls talents du diplomate, ils insistent, dans un communiqué distribué tous azimuts, sur le caractère très particulier de «l’académie» que dirigera Bernardino Leon, et qui est née l’année dernière. L’objectif de cette fabrique de diplomates? «Défendre nos intérêts et promouvoir la vision de nos dirigeants sur la scène mondiale», assène Abdullah bin Zayed al-Nahyan, le ministre avec lequel le diplomate espagnol a négocié sa reconversion. Pour sa part, Bernardino Leon a écarté les critiques, après avoir présenté son rapport final sur sa médiation en Libye devant le Conseil de sécurité à New York. «Je ne pense pas qu’il y ait un conflit d’intérêts. C’est principalement du travail académique», assurait-il, en référence à son nouveau poste à Abu Dhabi.

Le successeur de l’émissaire de l’ONU, à partir de ce samedi, est le diplomate allemand Martin Kobler. «C’est quelqu’un d’extrêmement compétent, reconnaît le chercheur Mattia Toaldo. Mais il devra sans doute recommencer le travail à zéro. Aujourd’hui, la méfiance envers tout ce qui s’apparente à un médiateur étranger – qui était déjà bien installée – risque d’être difficile à surmonter.» En un mot: comment évoquer la création d’un gouvernement d’unité nationale, comme l’a fait Bernardino Leon, en sachant que le but ultime était en réalité d’en écarter à terme l’une des composantes?

En réalité, notent les spécialistes, si une réconciliation libyenne devait se réaliser, elle passerait immanquablement par d’autres voies que par les deux autorités rivales, otages de leurs parrains internationaux. Les structures tribales (favorisées en son temps par le «Guide» Mouammar Kadhafi), ou les Conseils des anciens ont permis ces derniers temps d’obtenir des cessez-le-feu locaux, notamment dans le sud du pays; certains membres des parlements rivaux de Tripoli et de Tobrouk ont même accepté de se rencontrer, à titre individuel, ouvrant des perspectives de rapprochement, hors du feu des projecteurs.

Mais le temps presse. L’organisation Etat islamique (Daech) ne cesse de tirer profit du chaos général pour accroître son emprise dans une partie du pays. «Les djihadistes ont tué en Libye davantage de civils que chacune des autres factions en conflit», estimait cette semaine Fatou Bensouda, la procureure du Tribunal pénal international. Faute de solution politique, Mattia Toaldo voit s’approcher la menace d’une éventuelle partition du pays. La partie dépendant de l’autorité de Tripoli d’un côté, celle de Tabrouk de l’autre. Et, entre les deux, une région détenue par Daech, dont personne n’est réellement déterminé à combattre la progression.