Des troupes françaises plongées dans le chaos

«Tout à coup, les mots de la violence ont jailli de certaines bouches. Ici, des personnes lynchées dans la rue puis brûlées, là, des têtes coupées, des cadavres démembrés et saucissonnés ou encore des ventres éviscérés. Et qui sait si certaines parties de ces corps mutilés n’ont pas été mangées? […] En Centrafrique, chacun semble se poser cette question angoissante: «Que nous est-il donc arrivé? On les sent hantés par la mémoire de ces atrocités dont ils ont été parfois témoins.»

Ces mots ne sont pas extraits d’un rapport militaire français. Ils sont consignés dans une longue enquête menée dans le pays en 2014, par l’observatoire Pharos (www.observatoirepharos.com). Impossible, dès lors, de faire abstraction du chaos dans lequel les forces françaises de l’opération Sangaris, déclenchée en décembre 2013, ont été plongées. Retour sur les accusations d’abus sexuels et sur la réalité militaire de cette opération conduite pour permettre le déploiement d’une force d’interposition de l’ONU, la Minusca.

L’armée française était-elle au courant?

La réponse est oui. L’existence d’un rapport d’enquête interne accablant de l’ONU a été connue en juillet 2014, lorsque le fonctionnaire aujourd’hui suspendu, Anders Kompass, aurait transmis une copie du document au commandement de Sangaris. Deux procédures auraient alors été lancées: l’une confiée à la «prévôté» – la police militaire – par le parquet de Paris, l’autre confiée à l’inspection générale des armées, pour déterminer les responsabilités au niveau du commandement. La suite n’est pas claire: trois militaires auraient été identifiés, mais l’enquête militaire aurait conclu à l’absence d’éléments suffisants pour conclure à une faute collective. La justice civile, elle, aurait insisté pour auditionner l’une des enquêtrices de l’ONU. Ce qui aurait pris beaucoup de temps. D’où le soupçon de dissimulation.

Ce genre d’accusations est-il surprenant?

Malheureusement, non. Décidée en urgence, sur la base de la résolution 2127 du Conseil de sécurité de l’ONU du 5 décembre 2013, l’opération «Sangaris» a entraîné le déploiement d’un millier de militaires dans des conditions extrêmes. Amenés à s’interposer entre les milices chrétiennes (anti-Balaka) et musulmanes (Séléka), des détachements d’une dizaine de soldats se sont souvent retrouvés investis du droit de vie et de mort sur des populations de plusieurs milliers de personnes, alors que la famine menaçait. «Le rétablissement de la paix, dans ces conditions extrêmes, obéit d’abord aux cruelles lois de la guerre», explique un communicant de l’état-major français. Les troupes déployées au début de l’opération, lorsque les faits supposés se sont déroulés, étaient des forces aguerries, comme l’infanterie de marine. «Des guerriers, pas des humanitaires», poursuit notre interlocuteur.

La paix est-elle désormais revenue?

Là aussi, la réponse est non. En janvier encore, les soldats français ont été pris à partie par des miliciens, et ont dû tirer pour se dégager. Plusieurs experts de la région estiment d’ailleurs que Sangaris n’a en rien stoppé l’hémorragie de violence dans un pays où l’Etat est à genoux. Il ne faut pas oublier non plus, jugent ces experts, que la France a un lourd passif colonial et post-colonial en Centrafrique. Plus que jamais, la nécessité d’un mécanisme qui ne se contente pas de condamner et de punir les criminels les plus haut placés en faisant abstraction des autres est indispensable, selon l’observatoire Pharos.