«Le sergent Dyakov et le sous-sergent Sadovnikov nous tabassaient et appelaient cela de «l'éducation physique». Ma solde était de 9300 roubles (400 francs), mais ces deux sous-officiers m'ont demandé de leur remettre 6000 roubles. Ils m'ont frappé à coups de poing au corps, au visage et à la tête jusqu'à ce que je donne l'argent. C'est pourquoi, une nuit, j'ai décidé de déserter: j'ai pris un taxi jusqu'à la première grande ville, puis le train jusqu'à Moscou.»

Alexandre V., un soldat de 19 ans sous contrat, avait accepté de raconter son histoire dans une caserne du Caucase russe. Mais, quelques jours avant l'entretien, le jeune homme a été hospitalisé pour des problèmes cardiaques consécutifs à son tabassage. Abattue, sa mère donne la lecture du dossier constitué pour tenter d'obtenir réparation auprès du Parquet militaire. «Nous recevons environ 5000soldats ou leurs parents chaque année, parmi lesquels 2000 à Moscou», explique Valentina Melnikova, directrice du Comité des mères de soldats. Cette organisation, qui a acquis une importante notoriété lors des deux guerres de Tchétchénie en venant en aide aux déserteurs, existe depuis 1989.

L'armée russe tente avec difficulté de se professionnaliser. Le service militaire est passé de deux ans à douze mois, et le nombre de soldats sous contrat frôle désormais les 140000. Attirés par le montant de la solde, rares sont cependant ceux qui décident de signer un second contrat, voire de terminer le premier. «A quelques rares exceptions», note Valentina Melnikova, «la solde promise est en grande partie amputée.»

Que le soldat soit sous contrat ou appelé dans les rangs, les problèmes sont souvent les mêmes. L'armée fait officiellement état de 2000 militaires traduits en justice en 2007 pour «relations non réglementaires», un euphémisme bureaucratique pour définir bizutages et autres violences. Depuis le début de l'année, 91soldats sont décédés «hors combat», parmi lesquels environ la moitié est constituée de suicides. Mais certains de ceux-ci cacheraient en réalité des meurtres.

Travail gratuit

De nombreux soldats sont aussi appelés à travailler, gratuitement, pour les besoins domestiques de leur supérieur hiérarchique. En quelques mois, plus de 1000 cas ont été recensés dans la région de Khabarovsk, dans l'Extrême-Orient russe, et plus d'une centaine à Moscou. A Ekaterinbourg, dans l'Oural, «les troupes militaires font penser à un marché aux esclaves», relèvent les mères de soldats. Chaque matin, une file se forme pour «acheter» des soldats auprès du commandement, qui seront utilisés pour construire des garages ou enlever les ordures...

L'armée russe parviendra-t-elle à se professionnaliser et à mettre fin aux comportements violents qui gangrènent ses effectifs? Encore faut-il que cette volonté soit également présente au sommet de la hiérarchie: «Il n'est pas question de réforme dans l'armée, affirmait récemment Anatoli Serdioukov, le ministre de la Défense, mais uniquement de remise en ordre.»