Donald Trump apprécie peu que ses prédécesseurs donnent de la voix. Alors quand Barack Obama a qualifié, vendredi, sa gestion de la pandémie de «désastre chaotique absolu», il a vu rouge. Habituellement, en période de crise, un président appelle ses prédécesseurs en renfort pour délivrer un message d’unité, et puise ainsi dans le «Club des anciens présidents». Mais Donald Trump, qui les ménage peu, n’en veut pas. Il en fait aujourd’hui les frais.

La vidéo de George W. Bush

La récente charge de Barack Obama est d’une vigueur inhabituelle. Il a tenu ces propos lors d’une conversation téléphonique avec d’anciens collaborateurs dont le contenu a filtré. Barack Obama y critiquait également la décision du ministre de la Justice de retirer le dossier d’accusation contre Michael Flynn, un ex-conseiller de Trump, qui a avoué avoir menti au FBI dans le cadre de l’enquête sur l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016. Pas de charge frontale, donc. Mais tout porte à croire que la fuite a été savamment organisée. Une semaine plus tôt, tout aussi inhabituel, George W. Bush lançait un appel à l’unité et à la compassion via une vidéo. Donald Trump a jusqu’ici plutôt contribué à répandre une certaine cacophonie, en soutenant des manifestations anti-confinement ou en insinuant qu’avaler de l’eau de Javel pourrait terrasser le Covid-19.

Voilà de quoi relancer la question des liens entre le locataire actuel de la Maison-Blanche et ses prédécesseurs. Un Presidents Club, qui regroupe les anciens, existe bel et bien, mais à force de le snober et de se répandre en attaques en tous genres, Donald Trump risque bien de ne pas y être accueilli avec beaucoup d’enthousiasme. C’est ce que relève la journaliste Kate Andersen Brower dans son livre Team of Five: The Presidents Club in the Age of Trump, qui paraîtra le 19 mai aux Etats-Unis mais dont Vanity Fair vient de publier un extrait. Le divorce semble consommé.

Unique, le club des anciens présidents (ils conservent de fait leur titre à vie) est régi par certaines règles, plus au moins tacites: devoir de réserve, pas d’ingérence dans les affaires du président en exercice, pas de disputes partisanes. Une maison, à deux pas de la Maison-Blanche, est mise à sa disposition. Au début du mandat de Donald Trump, le club comptait cinq membres: George Bush père, George W. Bush, Jimmy Carter, Bill Clinton et Barack Obama. Les cinq ont par exemple participé ensemble, en octobre 2017, au Texas, à une soirée de récolte de fonds après l’ouragan Harvey. Puis le décès de Bush père est survenu, le 30 novembre 2018. Lors des funérailles de ce dernier, tous, sauf Donald Trump, paraissaient unis, presque complices. Trois mois plus tôt, lors de l’enterrement du sénateur John McCain, la scène montrant George W. Bush refilant, en pleine cérémonie, un petit bonbon à Michelle Obama est très vite devenue virale.

«Bromances» et franche camaraderie

C’est en principe au président en exercice de se tourner vers ses prédécesseurs en cas de besoin. «Les anciens présidents avaient l’habitude de s’entraider en temps de crise. Trump a rendu cela impossible», souligne Kate Andersen Brower dans son ouvrage. «Il n’a pas parlé à Obama ou Clinton depuis son investiture (à part un bref bonjour et au revoir à Obama lors des funérailles de George Bush père). En fait, la seule conversation de fond que lui et Obama ont eue s’est déroulée lors de la visite de Donald Trump dans le Bureau ovale deux jours après sa victoire aux élections de 2016.» Depuis, Donald Trump n’a cessé de critiquer son prédécesseur, s’acharnant à déconstruire son héritage. Il n’a aucune intention de tendre la main à ses prédécesseurs, alors même qu’il vient de qualifier la pandémie comme étant «plus grave que Pearl Harbor» et que les «attentats du 11-Septembre».

Question d’ego et de fierté mal placée? John F. Kennedy avait, lui, fait appel aux trois ex-présidents américains alors encore en vie – les républicains Dwight Eisenhower et Herbert Hoover et le démocrate Harry Truman – lors de la crise des missiles cubains en 1962. En 1981, rappelle la journaliste, Ronald Reagan avait envoyé Richard Nixon, Gerald Ford et Jimmy Carter aux funérailles du président égyptien Anouar el-Sadate au Caire. Et après les attentats du 11-Septembre, en 2001, le républicain George H. W. Bush (père) et le démocrate Bill Clinton ont à plusieurs reprises travaillé main dans la main, pour épauler le président. Cela a notamment été le cas en 2005, après l’ouragan Katrina, qui a dévasté le sud des Etats-Unis. Ils ont même mis sur pied le «Bush-Clinton Katrina Fund», qui leur a valu de figurer en une du Time comme «partenaires de l’année».

Barack Obama entretenait aussi une franche camaraderie avec George Bush père. A tel point qu’il lui a rendu visite trois jours avant sa mort: George Bush père y tenait. Le président démocrate a pendant son mandat fait appel à George W. Bush et Bill Clinton, en les envoyant, par exemple, en 2010 en Haïti après un séisme dévastateur. Impossible d’imaginer aujourd’hui une telle scène entre Donald Trump et son prédécesseur.

«Je n’apprendrais pas grand-chose»

Kate Andersen Brower a rencontré Donald Trump au printemps 2019, dans le Bureau ovale. N’a-t-il pas développé un peu plus d’empathie à l’égard de ses prédécesseurs à force d’exercer son mandat? Non, lui a répondu du tac au tac Donald Trump. Lors d’un récent point presse, le président a confirmé qu’il ne voyait pas l’intérêt de recourir à ses prédécesseurs. «Je ne pense pas que j’apprendrais grand-chose. Et, vous savez, je suppose qu’on peut dire qu’il y a probablement une prédisposition naturelle de ma part à ne pas les appeler», a-t-il souligné. Certaines amitiés, avant qu’il ne devienne président, se sont par ailleurs vite estompées. Le couple Clinton était par exemple invité à son mariage avec Melania en 2005, époque à laquelle Donald Trump avait fait un don d’environ 100 000 dollars à la Fondation Clinton.

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Une tradition, instaurée depuis Ronald Reagan, veut que le président sortant laisse une lettre à son successeur à la Maison-Blanche. Celle de Barack Obama stipulait ceci: «Nous avons tous deux été bénis, de différentes manières, par une grande chance […] C’est à nous de faire tout ce que nous pouvons pour construire plus d’échelles de succès pour chaque enfant et chaque famille prêts à travailler dur.» Il a terminé sa missive en lui disant être prêt à lui fournir toute aide nécessaire. Donald Trump n’est pas vraiment dans cette humeur. Vexé par les récentes critiques de son prédécesseur, il dénonce un «Obamagate». Quand un journaliste lui a demandé, lundi, de quoi il retournait exactement, il a eu pour seule réponse: «Vous savez quel est le délit. Il est évident pour tous.»