Droits humains

Trump, Erdogan ou Duterte: «Les marchands de la peur» menacent le monde

Amnesty International publie ce mercredi son rapport annuel, en s’inquiétant des discours de haine et d’exclusion dans de nombreuses démocraties

Les dictatures ont l’habitude de se faire épingler par Amnesty International. Moins les démocraties. C’est pourtant l’évolution dans ces dernières qui inquiète le plus l’ONG, qui publie ce mercredi son rapport annuel, résumant les atteintes aux libertés dans le monde. Amnesty International n’hésite pas à comparer notre époque à la montée du nazisme et du fascisme avant la Seconde Guerre mondiale.

«En 2016, l’utilisation cynique des discours rejetant la faute sur les «autres» et distillant la peur et la haine a atteint des niveaux inégalés depuis les années 1930. Trop de responsables politiques tentent de séduire l’électorat en répondant aux craintes légitimes en matière économique et de sécurité par une manipulation pernicieuse des politiques identitaires, de nature à semer la division», a déclaré Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International.

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L’administration Obama pas épargnée

Le premier dirigeant mis en cause n’est autre que Donald Trump, au pouvoir depuis un peu plus d’un mois. L’ONG n’est pas tendre non plus avec l’administration précédente: «Le président Barack Obama laisse derrière lui un bilan marqué par de nombreux manquements en matière de protection des droits humains, avec en particulier l’extension de la campagne secrète de frappes au moyen de drones menée par la CIA et la mise en place d’un gigantesque système de surveillance massive révélé par le lanceur d’alerte Edward Snowden», peut-on lire dans la préface du rapport.

A ce sujet: Aux Etats-Unis, derrière les expulsions de clandestins, la peur

Les présidents Viktor Orban (Hongrie), Recep Tayyip Erdogan (Turquie) ou Rodrigo Duterte (Philippines) ne sont pas en reste. Ils sont tous qualifiés de «marchands de la peur». «Leurs discours clivants sont devenus une force dangereuse dans les affaires de la planète», poursuit Salil Shetty. Les réfugiés sont les premiers boucs émissaires de ces politiques, comme en témoigne le décret promulgué par Donald Trump bloquant l’entrée de ressortissants de neuf pays musulmans. Une mesure toutefois gelée par la justice américaine.

De son côté, pointe Amnesty, l’Australie parque indéfiniment les boat people tentant de rejoindre ses côtes sur les îles de Nauru et de Manus. Quant à l’Union européenne (UE), elle a conclu en 2016 un accord avec la Turquie dénoncé comme «illégal et irresponsable» lui permettant de renvoyer des réfugiés dans ce pays. Le rapport annuel d’Amnesty International montre que 36 pays ont violé le droit international en renvoyant illégalement des réfugiés dans des pays où leurs droits étaient menacés.

Le risque «d’effet domino»

«Même des Etats qui se targuaient autrefois d’être de grands défenseurs des droits humains à l’étranger sont aujourd’hui trop occupés à faire régresser ces droits sur leur propre territoire pour demander des comptes aux autres. Plus des pays reculeront dans ce domaine, plus nous risquons de voir des dirigeants s’enhardir, par un effet domino, à rejeter des protections des droits humains bien établies», se lamente Salil Shetty.

L’ONG en veut pour preuve «l’absence quasi totale de réaction» face à l’agonie d’Alep, dont les quartiers rebelles ont été repris par l’armée syrienne et ses alliés fin 2016 après des mois de bombardements aveugles. L’apathie internationale est la même pour d’autres conflits: au Yémen, dans les deux Soudans ou en Centrafrique. Et la liste des incendies est loin de se résorber. En 2016, Amnesty a répertorié au moins 23 pays, où des crimes de guerre étaient perpétrés.

En recherche de «héros des droits humains»

Face à ce monde décrit comme de plus en plus instable et incertain, l’impuissance de l’ONU apparaît criante. Le Conseil de sécurité, censé maintenir la paix mondiale, est paralysé par les rivalités entre les grandes puissances, dénonce Amnesty. Ne trouvent grâce dans ce tableau très sombre que les militants et citoyens ordinaires qui se sont dressés contre l’oppression. Comme un habitant d’Alep, qui a choisi de rester faire le clown dans sa ville pour apporter un peu de rire aux enfants et qui a été tué le 29 novembre 2016 dans un bombardement. Ou l’athlète éthiopien Feyisa Lilesa, médaille d’argent aux JO de Rio, qui a alerté le monde sur la persécution du peuple oromo. C’est maigre, alors que le monde, selon Amnesty, a tant besoin de «héros des droits humains».


La Suisse également mise en cause

Comme chaque année, la Suisse ne sort pas indemne des critiques d’Amnesty. Les autorités helvétiques se voient reprocher le renvoi forcé illégal (push-back) de milliers de demandeurs d’asile vers l’Italie, dont plusieurs centaines de mineurs non accompagnés. Certaines de ces personnes avaient des proches établis en Suisse, rappelle Amnesty.

Lire aussi: Aux portes de l’Europe, la difficile mission des Turcs

L’ONG désapprouve aussi la nouvelle loi sur le renseignement approuvée par référendum en septembre 2016 et sa définition «vague» du terrorisme. Autre motif d’inquiétude: l’interdiction du port du voile intégral est entrée en vigueur dans le canton du Tessin.

En vidéo: Nos explications à propos de la loi sur le renseignement

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