Le Temps: Vous êtes en train d’écrire un livre sur l’histoire américaine. Comment la présente campagne électorale va-t-elle rester dans l’histoire?

Jill Lepore: Les gens connaissent mal l’histoire politique de ce pays. Nos institutions politiques semblent s’être évanouies dans les oubliettes du temps. Je le vois avec mes étudiants. On me demande pourquoi les Etats-Unis ont un système avant tout bipartite et pourquoi cela ne va pas changer. On se demande si les institutions et la tradition des conventions vont survivre à l’élection présidentielle du 8 novembre. On demande si les électeurs vont respecter le verdict des urnes le 8 novembre en dépit des cris de Donald Trump qui estime que le scrutin est truqué.

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Ces interrogations le montrent. Il est important d’expliquer ce que sont et ce que font les institutions démocratiques du pays. Car celles-ci paraissent à de nombreux citoyens beaucoup plus fragiles qu’elles ne le sont réellement. En ce moment, beaucoup d’Américains sont animés par un sentiment de fragilité, par une anxiété extraordinairement intense.

- Comment expliquez-vous ce sentiment de vulnérabilité?

- Les nouvelles formes de communication politique ont créé un incroyable déséquilibre dont l’impact est fort en ce moment. Je ne sais pas ce qui va pouvoir nous faire retrouver l’équilibre. Mais j’espère que la situation générera une vague de réformes politiques qui répondront aux réelles injustices dont souffrent différentes catégories de la population.

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Tout au long de ma vie, je n’ai jamais entendu un appel aussi fort en faveur de la création d’un troisième parti crédible et de réformes structurelles. Mais pour les mener, il faudrait transformer le mode de nomination des candidats, changer radicalement le mode de financement des campagnes électorales.

En ce moment, les Américains sont animés par une anxiété intense

Je ne suis pourtant pas très optimiste. Les critiques les plus virulentes au sujet de l’arrêt Citizens United adopté par la Cour suprême en 2010 (ndlr : qui ne fixe pas de limites aux sommes d’argent que des comités de soutien et sociétés peuvent déverser dans les campagnes électorales) proviennent des démocrates. Or ils sont sans doute ceux qui en ont le plus bénéficié. Il y a une volonté politique d’agir, mais je ne sais pas si ceux qui ont cette volonté disposent du réel pouvoir pour le faire.

- On entend beaucoup dire que la présente campagne présidentielle est le théâtre d’une violence sans précédent aux Etats-Unis.

- Quand le Tea Party a émergé en 2008-2009, on a beaucoup lu dans la presse que le phénomène était sans précédent dans l’histoire des Etats-Unis, que le pays n’avait jamais été aussi peu civilisé. On a dit à peu près la même chose quand un membre du Congrès a crié «menteur» au président Barack Obama quand il livrait son discours sur l’état de l’Union.

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Or ce n’est pas sans précédent. L’affirmer serait occulter, dans l’histoire américaine, l’esclavage et l’ère des lois raciales Jim Crow. Or l’esclavage fut une forme de tyrannie politique qui fait partie de notre histoire nationale, jusqu’en 1865 pour l’esclavage, jusqu’aux années 1960 pour Jim Crow. Ces périodes furent l’expression d’une violence politique inouïe. Nous avons manifestement une lecture très sélective de l’histoire politique du pays. Car même si nous connaissons de nom l’ère Jim Crow, la tendance est de dire que c’est une histoire qui ne concerne que les Afro-Américains, ce n’est pas de la politique. Or c’est un élément fondamental de l’histoire politique de ce pays.

- Le populisme qui s’est fait jour à travers la campagne de Donald Trump est-il spécifique à l’époque actuelle?

- Le populisme de Donald Trump et du Tea Party n’est pas dirigé contre le monde des affaires, mais contre l’État. Il ne véhicule pas une critique du monopole des grandes sociétés et des grandes banques. Ce type de rhétorique appartient davantage au mouvement Occupy Wall Street (2011).

Le Parti républicain moderne a été créé par des femmes chrétiennes et conservatrices dans les années 1950. Sans les évangéliques et sans les femmes (aliénées par Trump), je ne vois pas comment le parti peut se reconstruire.

Dans l’histoire américaine, le populisme a souvent été perçu comme étant l’apanage de conservateurs rétrogrades et nostalgiques. Or il a souvent été de gauche en termes d’objectifs politiques. Au XIXe siècle, il était associé au mouvement dit progressiste pour casser les monopoles, donner plus de pouvoir aux petits agriculteurs, démocratiser la politique et instituer un système de primaires directes et des référendums.

Dans les années 1950, un autre populisme incarné dans le maccarthysme s’est fait jour. Il prenait pour cible ce que la gauche avait mis en place, l’État social, pour autant qu’il existe aux Etats-Unis, ainsi que son autorité bureaucratique. Le populisme de droite qu’on voit aujourd’hui à l’oeuvre (Donald Trump) estime que l’État a trop de pouvoir. Les citoyens qui y sont sensibles n’ont pas bénéficié ces dernières années de l’extraordinaire croissance économique qui a créé de profondes inégalités. Ils accusent l’État de ne pas distribuer de manière juste les gains de cette nouvelle prospérité.

- Les propos racistes ou misogynes tenues par le candidat républicain durant la campagne auront-ils un impact à long terme ?

- Ces propos sont très difficiles à entendre. Malgré cela, ils ont néanmoins permis de rendre visibles des phénomènes occultés jusqu’ici.

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Les gens qui n’avaient pas réalisé que les Noirs étaient par exemple traités de façon discriminatoire par la police ou dans le système judiciaire américain ou ceux qui n’avaient pas pris conscience que les femmes se sentent dévaluées quand des hommes les agressent sexuellement ne pourront plus dire désormais qu’ils n’ont pas été confrontés à des preuves que ces phénomènes existent. Surtout après le «pussygate » impliquant Trump (où il se vantait d’avoir agressé sexuellement une femme).

- Quelles sont les raisons de la profonde colère d’une partie des Américains?

- La technologie, l’automatisation, la distribution peu équitable des gains de la croissance au cours de 25 dernières années. Ce sont des variables à prendre en compte. Le sentiment d’avoir été abandonné est accentué par des opportunistes qui n’hésitent pas à exagérer l’état d’abandon dans lequel se trouverait la population.

Ceux-ci utilisent souvent la théorie du complot contre les élites intellectuelles, économiques et politiques pour laisser croire qu’il y a une volonté mondiale oeuvrant à leur malheur. Dans une période de changement comme la nôtre, les gens sont vulnérables à ce type de théorie. Ce d’autant que les citoyens ont de plus en plus peur de voir leurs données piratées par WikiLeaks, d’être écoutés par la NSA (renseignements américains). Même Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, met du papier collant sur la caméra de son laptop de peur d’être observé...

Twitter est l’instrument parfait pour Trump. Contrairement aux machines politiques des partis, il n’a pas besoin de grands moyens

Il ne faut pas s’étonner si on se met à tout quantifier, à utiliser le big data pour étayer toute explication, comme une manière de se rassurer face à l’effondrement de nombreuses structures constituant l’ordre actuel. Ce flot de changements rapides et de discontinuité dans la vie de chacun génère de l’anxiété. Les gens cherchent manifestement quelque chose de plus permanent.

- En ce qui concerne Trump, vous parlez d’une révolution de la communication politique.

- Depuis les premières publicités télévisuelles en 1952 jusqu’en 2008, la manière de faire campagne était plutôt classique : cibler des publicités en fonction d’un segment du marché. Donald Trump a changé cela. Avant lui, il y avait certes eu Bob Dole, en 1996, qui avait créé le premier site internet pour une campagne électorale. Il y a aussi eu Howard Dean en 2004 et Barack Obama en 2008 et en 2012. Mais Donald Trump est le premier à avoir utiliser une technologie lui permettant d’avoir un contact direct candidat-électeur. Grâce à Twitter. Si certains jugent ce type de méthode peu dignes, lui n’en a que faire.

- Vous avancez que Trump avait déjà une méthode Twitter avant que Twitter n’existe…

- Lors de ses tentatives avortées de se porter candidat à la présidentielle (1987, 2000 et 2011), Donald Trump a utilisé ce qui était disponible à l’époque. Il a recouru au «National Enquirer», un journal people pour sonder le terrain. C’était typique du milliardaire new-yorkais. Grâce à sa carrière de célébrité, il a appris à être pleinement connecté avec ceux qui le suivent. Il a toujours cherché de nouveaux médias pour renforcer cette connexion.

(l'un des messages les plus retweetés de D. Trump, ndlr)

Dans cette logique, Twitter est l’instrument parfait pour Trump. Contrairement aux machines politiques des partis, il n’a pas besoin de grands moyens. Cela ne veut pas dire que la technologie a créé Trump, mais elle a joué un rôle important.

- Comment dès lors contrer un candidat comme Trump?

- A ce jour, il est difficile d’identifier clairement ce qu’il reste des activités politiques habituelles pour contrer la montée d’un «colporteur» comme Donald Trump. Car les appareils politiques se reposent désormais sur les sondages et l’analyse de données pour savoir ce que pense l’électorat. Cela n’a plus rien à voir avec ce que la politique a été par le passé, des conversations dans des bars, dans les sièges locaux des partis, à la sortie de l’église, dans les clubs de sport ou au sein d’une corporation d’avocats. Tout cela a été remplacé par cette machine politique qui inclut la presse, les télévisions, les sondages et les consultants politiques.

Ce qui est néanmoins paradoxal avec Donald Trump, c’est que d’un côté il utilise Twitter, mais de l’autre il tient des meetings électoraux qui sont très XIXe siècle dans leur style, à l’image des grandes tentes qu’on dressait sous lesquelles on venait parler politique. Ce qui est clair avec Trump, c’est qu’il ne compte pas sur l’appareil d’un parti présent dans les quartiers où les contacts sont réels et non virtuels, ni sur l’aide de sondeurs ou de consultats politiques. Il veut que Twitter l’emmène directement à la Maison-Blanche !

- Donald Trump et Hillary Clinton sont les deux candidats les plus impopulaires dans l’histoire de la présidentielle de l’après-guerre. Pourquoi?

- Le Parti démocrate devra expliquer pourquoi il a d’emblée plaidé pour Hillary Clinton, bien avant l’avènement de Bernie Sanders. Il y a plusieurs années, il a été décidé que c’était le tour de Hillary Clinton quand douze sénatrices ont signé une lettre dans ce sens. On a dit alors aux étoiles montantes du parti qu’il faudrait attendre et mettre leurs ambitions en sourdine.

Barack Obama porte lui-même une part de responsabilité. Bien qu’il ait été une vraie source d’inspiration pour les jeunes quand il a accédé à la présidence, il n’a pas cherché à motiver les trentenaires et quadragénaires à convoiter des postes sur la scène politique nationale. La Maison-Blanche a eu une attitude plutôt défensive. Mais à la décharge de Barack Obama, personne ne voulait faire campagne à ses côtés lors des élections de mi-mandat en 2014 alors qu’il avait lancé des appels dans ce sens. Le Parti démocrate n’a pas été suffisamment derrière le président et ne fait pas bien son travail depuis longtemps déjà. Si Hillary Clinton l’emporte, je ne pense pas que la direction du parti va se remettre en question. Or nombre d’électeurs pensent qu’elle a mis les intérêts du parti avant ceux du pays.

J’étais frappé qu’après une série de fusillades de masse à Orlando, San Bernardino et ailleurs, les deux partis aient insisté sur la tenue de leurs conventions sans chercher à rassembler le pays autour d’une vision commune. Ecouter des discours partisans à ce moment-là était à mon avis déplacé. A la convention démocrate, on aurait pu espérer voir des responsables soulever des questions de fond sur l’avenir du pays. Mais on s’est contenté de souligner la nécessité d’élire Hillary Clinton.

- Et le Parti républicain…

- Si Donald Trump perd, des têtes devront tomber. Mais pour les remplacer, où est la relève ? Avec la montée d’une nouvelle droite, reconstruire le parti ne sera pas facile. Il y a bien des noyaux d’activistes, notamment dans les universités dites conservatrices. Mais ces jeunes vivent dans des sortes d’enclaves politiques. Ils ne sont pas à même de reconstituer un parti politique.

Chez les républicains, c’est le chaos. La coalition conservatrice à la base du parti a soutenu depuis 1972 des candidats comme John McCain, Mitt Romney ou Bob Dole. Avec Donald Trump, cette coalition a volé en éclats. La raison? Ce sont des femmes chrétiennes et conservatrices qui ont construit le Parti républicain moderne dans les années 1950. Après la diffusion d’une vidéo de 2005 (dans laquelle Donald Trump se vante d’avoir agressé sexuellement des femmes), il n’est plus possible pour elles et pour une partie des évangéliques de voter pour le candidat républicain. Or sans le vote des musulmans, des Latinos, des Afro-Américans, le parti ne peut pas se permettre de perdre le vote des femmes et des évangéliques. De plus, les jeunes générations de républicains sont différentes. Elles peuvent être conservatrices en termes budgétaires, mais progressistes au niveau des valeurs sociétales, car elles proviennent de groupes ethniques et raciaux très divers. A ce stade, je ne vois pas la coalition que le parti peut mettre en place.

- Et face à Obama…

- Les adversaires républicains du président démocrate ont d’emblée décidé qu’ils allaient saper tout ce qu’il allait entreprendre. Ils ont mis du poison dans le puits et maintenant tout le monde est malade. En démocratie, on ne peut pas faire une chose pareille, affirmer que toute idée de l’adversaire politique est fausse, tout faire pour que rien ne se passe et s’attendre à ce que la démocratie prospère. Les républicains ont mené une politique brutale à très court terme et ont fait preuve d’un état d’esprit étroit.

- Cette diabolisation du rival politique est-elle dangereuse?

- Oui, quand vous voyez des structures puissantes encourager des élus à faire croire que leurs adversaires politiques incarnent le mal, c’est difficile d’avoir une conversation sur des thèmes aussi sérieux que l’islamisme radical. Une société civile ne peut pas survivre à une telle diabolisation.