Etats-Unis

Trump-Tillerson: à quand la rupture définitive?

Affaibli, le chef de la diplomatie américaine, Rex Tillerson, ne semble tenir à son poste que par un fil. S’il ne parvient pas à imposer ses vues, il va finir par s’user et claquer la porte

Pendant que le roi du porno, Larry Flynt, offre 10 millions de dollars à quiconque apportera des preuves permettant de destituer le président des Etats-Unis, Donald Trump propose un test de QI pour prouver qu’il est moins «idiot» que son secrétaire d’Etat, Rex Tillerson. Ainsi va la vie à Washington.

Le ministre des Affaires étrangères était récemment au cœur d’une polémique: il aurait, en marge d’une réunion au Pentagone, traité Donald Trump de «moron» (en anglais), que l’on peut traduire par «crétin». Fait totalement inhabituel, il a dû convoquer une conférence de presse pour assurer qu’il n’avait pas l’intention de démissionner et redire son soutien «sans faille» au président. Pendant ce temps, l’homme à la tête de la première puissance mondiale a déclaré au magazine Forbes que si un test d’intelligence comparatif était organisé, il gagnerait, forcément.

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Nikki Haley et Mike Pompeo en embuscade

L’affaire pourrait prêter à sourire si elle n’était pas sérieuse. Elle révèle des relations tendues entre les deux hommes. Droit et fidèle à ses convictions, Rex Tillerson ose exprimer des points de vue différents de ceux du président. Mais il se fait constamment remettre en place. De vive voix ou par tweet.

Sa marge de manœuvre reste du coup faible et sa présence sur la scène internationale peu visible. Il est parfois éclipsé par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Nikki Haley, ambassadrice auprès des Nations unies, lui fait également de l’ombre. Il se dit même dans les couloirs de Washington qu’elle serait déjà dans les starting-blocks pour le remplacer en cas de départ, précipité ou non. Un autre nom circule, celui de Mike Pompeo, le patron de la CIA.

L’ex-patron du géant pétrolier ExxonMobil essaie tant bien que mal de masquer son insatisfaction grandissante. Mais il se trouve engoncé dans un costume pas vraiment taillé sur mesure. Les paris restent ouverts sur le temps qu’il parviendra à rester à la Maison-Blanche, où le nombre de personnes limogées prend l’ascenseur. Ce sont le secrétaire général, John Kelly, et le ministre de la Défense, James Mattis, qui l’auraient persuadé de ne pas démissionner.

Rabroué sur Twitter

Il s’est fait publiquement rabrouer sur des dossiers cruciaux, comme la Corée du Nord ou l’Iran. A propos de la Corée du Nord, Donald Trump a tweeté le 1er octobre: «J’ai dit à Rex Tillerson, notre merveilleux secrétaire d’Etat, qu’il perd son temps à négocier avec le petit Rocket Man (le leader nord-coréen Kim Jong-un, ndlr)… Conserve ton énergie Rex, nous ferons ce que nous devons faire.»

Le poids de Rex Tillerson, «ami» de Vladimir Poutine – il a reçu la médaille de l’Ordre de l’amitié des mains du président russe en 2013 –, dans l’affaire russe dans laquelle est empêtré Donald Trump reste, lui, difficile à mesurer.

«J’ai vérifié, je suis entier»

Un éditorial au vitriol du Washington Post le relègue au rang de «petit chien de Donald Trump». Dans une interview accordée au même journal, le sénateur républicain Bob Corker, qui ne se représente pas, a été jusqu’à évoquer une «castration» du secrétaire d’Etat par le président américain.

Pour l’instant, Rex Tillerson continue de faire profil bas et tente de convaincre que Donald Trump est un président «non conventionnel» et «unique», ce en quoi personne ne va le contredire. Dimanche, dans l’émission «State of the Union» de Jake Tapper sur CNN, il a, avec sa voix grave et son fort accent texan, joué au pacificateur et préféré dénoncer les tentatives de diviser l’administration Trump plutôt que de dire s’il a bien prononcé le mot «moron» ou pas. Il a aussi réagi à l’attaque du sénateur Corker, non sans humour: «J’ai vérifié, je suis entier.»

Mais il n’acceptera pas indéfiniment l’humiliation et le déshonneur, ni de passer son temps à tenter de nuancer les déclarations de Donald Trump, ou du moins à mieux les faire comprendre. C’est par ailleurs quelqu’un qui reste fidèle à ses principes et qui n’est pas du genre à vouloir se calquer sur Donald Trump par pur opportunisme.

De nombreux postes vacants

Lors de son premier discours de secrétaire d’Etat, il s’était déjà éloigné des positions du président, que ce soit sur la prolifération nucléaire, la Russie ou le changement climatique. Et lors de la polémique à propos des émeutes de Charlottesville, où Donald Trump a renvoyé dos à dos extrémistes de droite et militants antiracistes, il a clairement désavoué le président en lâchant à Fox News: «Il parlait pour lui-même.»

Dans une période d’intense activité diplomatique, Rex Tillerson doit par ailleurs composer avec une équipe incomplète, source de frustration à l’interne et d’inquiétude parmi les diplomates étrangers en poste à Washington, qui peinent à avoir de bons interlocuteurs.

Le secrétariat d’Etat ressemble toujours à un immense paquebot à moitié vide. Selon Politico, au moins 78 des 149 postes clés du département sont encore vacants et il manque toujours une trentaine d’ambassadeurs américains à accréditer à l’étranger.

«Je n’ai affaibli personne»

Lorsque Donald Trump a récemment accueilli l’ex-secrétaire d’Etat Henry Kissinger dans son Bureau ovale, il s’est exprimé sur l’affaire Tillerson sur le mode «tout va très bien, Madame la Marquise». «Je n’ai affaibli personne, je ne crois pas au fait d’affaiblir qui que ce soit», a-t-il rétorqué à un journaliste qui lui demandait s’il n’était pas en train d’affaiblir un personnage clé de son administration. Mais personne n’est dupe.

Visage grimaçant de la diplomatie américaine, le successeur de John Kerry a désormais deux options: imposer ses vues au président ou partir. La deuxième solution est clairement plus simple que la première.

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