La candidate de l’opposition taïwanaise a dépassé toute les attentes. Samedi soir, Tsai Ing-wen a non seulement remporté l’élection présidentielle, avec 56% des voix, mais son mouvement indépendantiste, le Parti démocrate progressiste (DPP), s’est arrogé 68 des 113 sièges du parlement. Le KMT, parti historique et pro-Pékin, a été laminé.

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Tsai Ing-wen prendra ses fonction le 20 mai. Décryptage avec Jean-Pierre Cabestan, sinologue et professeur à l’Université baptiste de Hongkong, à Taïwan ce week-end pour suivre les élections.

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En quoi cette victoire est-elle historique?
C’est un raz-de-marée! La victoire est historique parce que Tsai Ing-wen est une femme. Certes, elle n’est pas la première à accéder à ce niveau de responsabilité dans la région, mais elle s’est faite toute seule. Tsai Ing-wen n’est ni la femme, comme Corazon Aquino aux Philippines, ni la fille, comme Park Geun-hye en Corée du Sud, d’un ancien président. Enfin, et surtout, son parti a conquis presque les deux-tiers des sièges. Cela lui confère un pouvoir important, mais aussi des responsabilités importantes.

Dans quelle mesure est-ce une défaite Pékin, qui a réagi en rappelant tenir «fermement» au consensus de 1992, selon lequel il n’existe qu’une Chine, alors que le DPP est indépendantiste?
Pékin a joué la carte Ma Ying-jeou, le président sortant KMT, notamment en organisant un sommet entre lui et Xi Jinping à Singapour en novembre. Donc, oui, c’est aussi une défaite pour eux. Pékin a toutefois déclaré que la victoire du DPP ne lui donne pas un mandat pour l’indépendance de l’île. Ce qui est vrai d’une certaine manière, puisque Tsai Ing-wen a oeuvré pour le statu quo.

Dans ses premières déclarations, Tsai a fait preuve de retenue. Que peut-elle réellement faire alors que la Chine est le premier client de Taïwan, avec plus de 40% des exportations?
Elle a raison d’être prudente car les enjeux sont effectivement considérables. Elle ne peut d’un coup réorienter l’économie. Tsai Ing-wen est donc contrainte d’assurer d’abord une certaine continuité. Pour elle, le véritable enjeux sera de rejoindre l’accord de libre-échange trans-pacifique (TPP, sous l’égide des Etats-Unis), qui lui permettra de diversifier l’économie. Beaucoup d’Américains craignent que cela énerve la Chine, mais Pékin ne pourra guère s’y opposer si Washington et Tokyo soutiennent Taïwan. La négociation sera en tout cas difficile.
Tsai Ing-wen devra aussi contrôler son camp, moins modéré qu’elle au sujet de la relation avec Pékin. Mais cela ne devrait pas aller trop loin car ses membres ne souhaitent pas répéter les erreurs commises par Chen Shui-bian (ndlr: le premier président élu du DPP, en 2000, qui a tourné le dos à Pékin, mais surtout discrédité son parti par sa mauvaise gestion du pays et sa corruption).

De leur côté, les Etats-Unis sont assez inquiets. Ils se sont d’ailleurs maintenus à une certaine distance durant la campagne. Ils sont inquiets parce qu’ils ont déjà beaucoup d’autres dossiers à traiter. Et surtout parce que la Chine est beaucoup plus forte qu’en 2000, elle n’était que la cinquième puissance mondiale contre la deuxième aujourd’hui. Washington ne souhaite pas que Taïwan ne lui complique la tâche alors que Pékin mène une politique de plus en plus agressive en Asie. Il n’en demeure pas moins un désaccord de fond entre les deux grandes puissances sur le statut de Taïwan.

Quant au KMT, parti historique, que va-t-il devenir?
La question de son avenir se pose. Leur candidat, Eric Chu, a donné sa démission. Il va falloir attendre que la nouvelle génération pousse la vieille garde pour que le KMT, divisé, se reconstruise. Je ne crois cependant pas à son éclatement, notamment pour des raisons financières. Je m’attends à ce que la vie politique continue de s’organiser avec ces deux partis, le DPP et le KMT, autour desquels gravitent de petites formations.