En début de semaine, Tsai Ing-wen, candidate à la présidence de Taïwan donnée largement en tête dans les sondages, s’est rendue dans son village natal, Fenggang, au sud de l’île. Entourée de ses proches, elle a partagé des zongzi, ces raviolis fourrés au riz symbolisant la victoire dans la culture locale, et fait des offrandes aux divinités du temple Delong. «S’il vous plaît, donnez-moi le meilleur résultat pour ces élections», a-t-elle imploré au milieu des villageois, rapporte l’envoyé spécial du Taïpei Times.

A 59 ans, Tsai Ing-wen a déjà subi deux cuisants revers lors de sa courte carrière dans les rangs du Parti pour la démocratie et le progrès (DPP), formation indépendantiste à laquelle elle a adhéré en 2004. Ce samedi, au terme d’une dernière semaine de meetings dans les grandes villes qui jalonnent la côte ouest, elle compte bien arriver à Taïpei, la capitale, pour célébrer sa victoire. Elle serait la première présidente de Taïwan, la première femme démocratiquement élue à la tête d’un territoire de culture chinoise. Ou, pour le dire autrement, la première Chinoise à régner depuis Wu Zetian, l’unique impératrice qui régna au 7e s.

Nouveau souffle démocratique

«L’alignement de planètes semble parfait pour une alternance, relève Gregory Coutaz, chercheur à l’Université nationale Chengchi de Taïpei. Le président Ma Ying-jeou est très impopulaire. Il y a un ras-le-bol du Kuomintang (KMT, parti nationaliste au pouvoir) et l’économie est en berne.» Après huit ans de politique de rapprochement avec Pékin qui s’est soldée, l’automne dernier, par un sommet entre les présidents chinois et taïwanais, le besoin de changement se fait sentir, surtout parmi les jeunes.

Tsai Ing-wen donnera-t-elle un nouveau souffle à la «démocratie la plus dynamique» d’Asie de l’Est, comme aiment à le dire les Taïwanais? C’est ce qu’elle promet. L’île – toujours revendiquée par Pékin – souffre d’une trop grande dépendance économique à la Chine, d’une Constitution obsolète et d’un manque de mobilité sociale. Ces blocages, incarnés par le Kuomintang, parti au pouvoir depuis le retrait sur l’île des Républicains chinois après à la défaite contre les communistes, ont provoqué un mouvement de colère sans précédent il y a deux ans. Le Parlement avait été pris d’assaut par les étudiants alors que les députés s’apprêtaient à voter sans débat de nouveaux accords commerciaux avec Pékin. Le pouvoir avait dû reculer.

Rassurer Pékin et Washington

Avocate formée à Taïpei, à Londres et aux Etats-Unis, Tsai Ing-wen se présente comme la porte-voix de la société civile. Mais sans se revendiquer d’une idéologie ni provoquer inutilement la Chine. Son modèle est Angela Merkel: même pragmatisme, même persévérance, même intelligence. Mais aussi même physique passe-partout, même manque de charisme. «Ses anciens collègues à l’Université Chengchi la décrivent comme une personne introvertie et réservée, explique Gregory Coutaz. Mais elle a la réputation de très bien maîtriser ses dossiers.»

La femme qui s’apprête à diriger Taïwan a pris soin de rassurer l’allié américain. Il y a quatre ans, lors de sa première candidature, un mémo de l’administration Obama la décrivant comme un risque pour la stabilité régionale avait fuité dans la presse, faisant le jeu de son adversaire. Plus question d’agiter l’indépendance quand bien même la question est inscrite dans la charte de son parti. Inutile de diaboliser la Chine: elle s’en tiendra au statu quo, celui d’une indépendance de fait, mais dans un isolement diplomatique presque total. Du coup, l’été dernier, les Etats-Unis lui ont réservé un accueil chaleureux. Elle fera même la Une du magazine Time.

Descendante d’aborigène

Pékin semble s’être fait à l’idée de son élection. Fini les menaces et tirs de missile intempestifs comme ce fut le cas lors de la première victoire d’un candidat indépendantiste, en l’an 2000. Chen Shui-bian l’avait alors emporté de justesse, créant une situation de panique à Pékin. Tsai Ing-wen dirigeait alors le Bureau taïwanais des relations avec le continent, elle n’est pas une inconnue pour les négociateurs communistes. Avec la Chine, a-t-elle déclaré cette semaine «c’est une question de communication, de communication et de communication».

Tsai Ing-wen partage avec Chen Shui-bian les mêmes origines taïwanaises (Hakka), par opposition aux caciques du Kuomintang dont la plupart sont des fils d’immigrés chinois (Han) du siècle dernier s’exprimant en mandarin. Elle a même du sang aborigène (Paiwan), par sa grand-mère, un héritage qui n’est plus considéré comme un handicap dans une société qui se perçoit de plus en plus comme multiculturelle. Pour le reste, elle fait figure d’antithèse de Chen Shui-bian, un avocat flamboyant que ses fans qualifiaient un temps de «Kennedy taïwanais» et qui sera emprisonné pour corruption au lendemain de sa présidence.

Tsai et ses deux chats

Célibataire, partageant avec ses deux chats un appartement sans luxe de la capitale, Tsai Ing-wen s’est vue épargner les attaques machistes et les soupçons sur sa vie privée dans une société qui reste conservatrice sur le plan des mœurs. Un peu grâce au KMT qui avait, dans un premier temps, lancé une femme également célibataire dans la course. Les déclarations pro-Pékin de cette dernière menaçaient de faire imploser son propre camp quand elle a été remplacée, en octobre, par Eric Chu l’homme qui avait battu Tsai Ing-wen en 2010 pour la mairie de Taïpei.

Endurcie par ses échecs passés, la fille de Fenggang est sur le point de savourer sa revanche. Et du même coup d’entrer dans l’histoire.