Asie

Tsai Ing-wen, une femme à la tête de Taiwan

Sans céder aux pressions de Pékin, la nouvelle présidente de l’île adopte un ton conciliant. La première femme élue présidente en Asie sans être issue d’une dynastie politique a prononcé ce matin son premier grand discours

Tsai Ing-wen semble un peu perdue lorsqu’elle apparaît sur la tribune géante installée devant le palais présidentiel de Taïwan. Devant elle, la parade militaire s’achève. Encore un chant aborigène et l’hymne national, puis ce sera à son tour. Un peu plus tôt, le président du Parlement lui a transmis le sceau attaché à sa fonction, un objet en jade pesant 3,2 kilos qui incarne ici le pouvoir comme la couronne d’une reine peut le faire sous d’autres cieux. Il est onze heures. Dans son tailleur noir et blanc, l’avocate de 59 ans s’avance enfin pour s’adresser aux 20 000 invités écrasés par le soleil: «Une fois encore, le peuple de Taïwan a montré au monde qu’il était dédié à la défense de sa liberté et de sa démocratie comme mode de vie. Nous l’avons fait!»

Le discours inaugural de la première femme élue de Taïwan – l’île considérée comme rebelle par Pékin est de facto indépendante depuis près de 70 ans – a fait l’objet de nombreuses spéculations les jours précédant son entrée en fonction. Issue des rangs du Parti de la démocratie et du progrès, une formation de centre gauche, aux accents indépendantistes, allait-elle faire un geste envers sa base la plus attachée à l’affirmation d’une identité séparée de la Chine ou au contraire faire un pas en direction de Pékin, de loin le principal partenaire économique de l’île? Ni l’un ni l’autre. Fidèle à la ligne qu’elle s’est tracée, la «Merkel taïwanaise» s’est en tenue au statu quo, une posture prudente en phase avec une large majorité de la population de l’île.

Plus de consensus avec Pékin

«Les deux parties gouvernantes sur les deux rives du détroit (de Formose) doivent laisser de côté le poids de l’Histoire et s’engager dans un dialogue positif, pour le bénéfice du peuple de part et d’autre», a-t-elle expliqué. Pékin voulait qu’elle se réfère à un «consensus de 1992», selon lequel les deux parties reconnaissent qu’il n’existe qu’une seule Chine avec des interprétations différentes. Tsai Ing-wen se contente d’affirmer l’importance du dialogue lancé en 1992, mais comme un fait historique, sans valider l’idée d’une seule Chine. Et quand elle parle de consensus, d’unité et de réconciliation, c’est à propos des divisions internes à Taïwan, et non celles entre Taipei et Pékin.

«C’est intelligent de sa part, estime Gregory Coutaz, chercheur à l’Université nationale Chengchi de Taipei. Elle évacue ce qui était devenu une précondition au dialogue posé par Pékin. Elle se réfère par ailleurs à la Constitution de la République de Chine (Taïwan), façon de rassurer le camp nationaliste pour qui la remise en question de ce texte était une ligne rouge à ne pas franchir.» Une formulation qui ne satisfera pas la Chine – qui a ignoré la cérémonie, ses médias étant soumis à la censure – mais qui laisse les portes ouvertes. Pékin s’est contenté vendredi de rappeler qu’un dialogue serait toutefois impossible si la présidente faisait le moindre geste en faveur de l’indépendance.

Economie en berne

Si tout débat politique à Taïwan doit se comprendre dans le contexte de sa relation avec la Chine, la préoccupation principale de ses habitants est pourtant ailleurs: comment redresser une économie en panne avec une croissance inférieure à 1%? La priorité de Tsai Ing-wen est donc de créer un «nouveau modèle économique» fondé sur l’innovation. Après huit années de pouvoir nationaliste (Kuomintang) rivé sur le marché chinois, le nouveau gouvernement veut diversifier ses débouchés vers l’Asie du Sud-Est et l’Inde. «C’est le vrai défi, complète Gregory Coutaz. Or là, elle est plus décevante. Son cabinet, composé essentiellement de professeurs, n’a aucun représentant de l’industrie.» Certains espéraient un plan de relance: l’île pourrait se le permettre, avec un endettement public représentant 35% de son PIB. Il n’en est rien.

L’autre priorité de Tsai Ing-wen est la jeunesse. Une jeunesse qui se sent larguée, comme ailleurs, voyant avec amertume l’augmentation des inégalités couplée à la perspective de ne pas pouvoir se hisser au-dessus du niveau de ses parents. Une jeunesse qui s’est politisée dans son opposition au Kuomintang quand il signait au pas de charge des accords avec la Chine dans un processus opaque. «Il faut que cela change, explique Yu Xiangzhen, une jeune femme d’affaires expatriée en Australie. Il faut relancer l’économie. Ce n’est pas la Chine qui va nous y aider.»

La première présidente

La prise de pouvoir de Tsai Ing-wen a une dimension historique. Non seulement elle est la première femme à diriger l’île, mais, comme l’indique son curriculum posté sur le site de la présidence, elle est la première femme en Asie à devenir chef d’Etat sans être issue d’une dynastie politique.

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