Après la tragédie de Beslan en septembre dernier, Moscou avait promis 10 millions de dollars à qui permettrait sa capture. Depuis mardi, l'offre n'a plus cours: Aslan Maskhadov, dirigeant des séparatistes tchétchènes depuis le début de la deuxième guerre de Tchétchénie, en 1999, est mort sous les balles des forces de sécurité fédérales russes (FSB, ex-KGB), dans le village de Tolstoï-Iourt, à une dizaine de kilomètres au nord de Grozny.

Pour «célébrer» ce qui est une grande victoire pour sa politique de normalisation dans la petite république rebelle du Caucase, le président Poutine est apparu à la télévision en compagnie du chef du FSB, Nikolaï Patrouchev. «Une opération a été menée aujourd'hui par le FSB, lors de laquelle a été tué le terroriste international et leader de bandes armées Maskhadov, et ont été arrêtés ses complices les plus proches», a déclaré Nikolaï Patrouchev au président Poutine. «Il y a là-bas encore beaucoup de travail. Il nous faut redoubler d'efforts pour protéger la population de la république (tchétchène) et de toute la Russie contre les bandits», lui a répondu Vladimir Poutine.

Pour preuve de leurs dires, les services russes ont montré sur la chaîne de télévision NTV un cadavre dont le visage ressemblait beaucoup à celui de Maskhadov. Mais hier soir, les indépendantistes n'avaient pas encore confirmé la mort de leur chef. «Maskhadov se cachait dans un bunker sous l'une des maisons du village de Tolstoï-Iourt», a précisé pour sa part le porte-parole de l'état-major des forces russes dans le Caucase du Nord, Ilia Chabalkine, ajoutant que le dirigeant indépendantiste avait pu être repéré grâce à des informations données par deux combattants indépendantistes capturés ces jours derniers.

La «résistance va continuer en Tchétchénie, mais elle risque de se radicaliser», prévient Akhmed Zakaïev, émissaire à l'étranger du président Maskhadov. De son exil londonien, Zakaïev ne confirme ni ne dément la mort de son ami. Dans un entretien à l'AFP mardi soir, il relativise le coup porté par le Kremlin aux indépendantistes: «Nous avons déjà traversé cela une fois, quand Doudaïev avait été tué» – référence au premier président de la Tchétchénie indépendantiste, Djokhar Doudaïev, abattu par les forces russes lors de la première guerre russo-tchétchène en avril 1996. «A la place de Doudaïev est venu Maskhadov, et à la place de Maskhadov viendra quelqu'un d'autre, poursuit Zakaïev. Car le problème entre la Tchétchénie et la Russie a une longue histoire. Maskhadov était un facteur de retenue en Tchétchénie. Il tentait d'éviter une escalade du conflit, d'éviter qu'il ne s'étende à tout le Caucase du Nord. Désormais, la situation dans le Caucase et en Tchétchénie risque de devenir ingérable.»

Journaliste indépendante basée à Moscou et spécialiste de la Tchétchénie à laquelle elle a consacré plusieurs ouvrages*, Anne Nivat se dit «écœurée» par cette fanfaronnade du Kremlin. «On flingue Maskhadov, et la Tchétchénie est à nouveau sur tous les écrans télé de la Russie, alors que ce qui s'y déroule depuis quatre ans l'est sur écran noir, dans un huis clos infernal. Avec la mort de Maskhadov, les Russes aimeraient prouver que la soi-disant normalisation de la situation sur le terrain poursuit son cours, mais c'est tout l'inverse! D'abord parce que, tous les jours, des soldats russes perdent la vie dans des embuscades. Ensuite parce qu'en assassinant Maskhadov, le pouvoir russe fait disparaître le seul leader indépendantiste modéré qui était prêt à entrer en négociations. Maskhadov a toujours condamné les méthodes meurtrières de type Beslan. C'était un authentique chef de guérilla, pas un terroriste. Désormais, face à eux, les Russes n'ont en Tchétchénie plus que des fous exaltés, des intégristes islamistes comme Bassaïev. En somme, rien ne change, cela sera même pire. Les combats vont redoubler d'intensité.»

Ex-officier de l'Armée rouge, dont il commanda un régiment d'élite qui lança l'assaut contre… les séparatistes lituaniens en janvier 1991 (dix mois avant l'implosion de l'URSS), Aslan Alivitch Maskhadov était né le 21 septembre 1951 au Kazakhstan. Comme la plupart de leurs compatriotes, ses parents y avaient été déportés par Staline pour «collaboration avec les nazis». Ce n'est qu'à l'âge de 6 ans, quand Khrouchtchev autorisera le retour des Tchétchènes sur leur terre du Caucase-Nord qu'Aslan Maskhadov découvrira sa patrie. Dès le début de la rébellion contre Moscou, en 1994, Aslan Maskhadov se forge une image de modéré sur le plan politique – en opposition au chef de guerre Chamil Bassaïev, spécialiste en prises d'otages de grande envergure.

Il est par contre un redoutable stratège militaire qui jouera un rôle essentiel dans la reconquête de Grozny à l'été 1996. Très populaire, il sera élu premier président d'une Tchétchénie «indépendante» avec près de 60% des voix contre 24% à Bassaïev, en janvier 1997. Mais Maskhadov ne parviendra jamais à s'imposer face au courant islamiste pur et dur, et les Russes profiteront du chaos qui s'est installé dans la petite république pour lancer, le 1er octobre 1999, la deuxième guerre de Tchétchénie. Aslan Maskhadov rentre dans la clandestinité. Jusqu'à hier à 12 h 45.

* Dernier ouvrage d'Anne Nivat sur la Tchétchénie: «La guerre qui n'aura pas eu lieu», Ed. Fayard, 2004.