La «coïncidence» est frappante. Chaque fois que le président Wahid tente d'agir contre la famille de l'ex-président Suharto ou d'autres barons de l'ancien régime, une vague de violence déferle sur Djakarta, les Moluques ou quelque autre recoin du vaste archipel indonésien. Les terribles massacres entre Dayaks et Madurais musulmans qui déstabilisent depuis plus d'une semaine le centre de Kalimantan (la partie indonésienne de l'île de Bornéo) ont débuté quelques jours seulement après que le chef de l'Etat a fait déclarer suspects de corruption la fille aînée de Suharto, Siti Hardiyanti Rukmana, et son demi-frère Probosutedjo et leur a interdit de quitter le territoire. Quand la première séance du procès de Suharto s'était ouverte, un autobus avait été détruit par une bombe à proximité du lieu du procès. La veille de la seconde séance, un attentat dans les sous-sols de la Bourse de Djakarta avait causé une trentaine de victimes. «Il n'y a pas de violence spontanée en

Indonésie, seulement des violences manipulées», estime un observateur de longue date de l'archipel.

Deux petits fonctionnaires locaux, mécontents d'avoir perdu leur emploi à cause des nouvelles lois de décentralisation, sont accusés d'avoir versé 20 millions de roupies (4000 francs) à des villageois dayaks pour les inciter à s'en prendre aux immigrants madurais. Un indice parmi d'autres qui tend à accréditer la thèse d'une conspiration visant à attiser des tensions latentes depuis des décennies. Des témoins qui ont sillonné le centre de Kalimantan ces derniers jours décrivent les attaques contre les Madurais comme «planifiées et organisées». Parmi les troupes de Dayaks en furie, armés d'arcs et de machettes, des civils dotés de talkie-walkie paraissent coordonner les différentes razzias. Qu'il s'agisse des émeutiers munis de briquets et de bidons d'essence pendant la chute de Suharto ou des milices islamiques Laskar Jihad venues conforter le moral de leurs «frères musulmans» des Moluques, la «troisième main», celle qui reste dans l'ombre et guide les événements, est une constante de la politique indonésienne.

Une fois l'étincelle allumée, la vague de violence ne peut que s'étendre rapidement tant le terreau est fertile. Amenés dans les vastes espaces de Kalimantan dans le cadre de la politique de transmigration, les Madurais ont bouleversé le mode de vie des Dayaks, agriculteurs sur brûlis qui vivent dans les épaisses forêts de mousson. Avec les Madurais sont arrivées les compagnies forestières qui ont détruit l'habitat des autochtones, dont les terres ont été confisquées pour établir des plantations souvent gérées par des proches de la famille Suharto. Beaucoup sont contraints de vivre dans une demi-clochardisation à la périphérie des villes. 80% des habitants de Kalimantan vivent en dessous du seuil de pauvreté; les 20% restants sont les immigrants madurais qui dominent la bureaucratie et le commerce local. Les malentendus culturels n'ont fait qu'aviver une haine faite de détresse et de jalousie: le style agressif et guerrier des Madurais offusque les Dayaks pour qui le port d'une arme est un affront. La guerre lancée par les Dayaks contre ceux qui ont spolié leurs terres ancestrales est une façon pour eux de se réaffirmer. La religion ne joue en revanche aucun rôle, Dayaks et Madurais étant majoritairement musulmans dans la partie centrale de Kalimantan.

De nombreux analystes affirment qu'au sein de l'armée un groupe minoritaire d'officiers ambitieux et brutaux, proches de l'ancien régime et alliés à des gangs criminels ou à des hommes d'affaires corrompus, tente par tous les moyens de discréditer le gouvernement actuel. Leur objectif: rétablir un régime autocratique dirigé par un nouvel homme fort, héritier de Suharto, capable de tenir l'archipel d'une main de fer. Ces officiers véreux, parmi lesquels figureraient l'ex-chef des Forces armées Feisal Tanjung et l'ex-numéro un des Forces stratégiques, le général Djaja Suparman, ont l'argent et les connexions nécessaires pour créer des troubles aux quatre coins de l'archipel. «Ces officiers en retraite connaissent les conflits latents dans ces régions où ils ont été en poste, estime Said Salim, un spécialiste des questions de sécurité. Ils maîtrisent les méthodes de déploiements de masses. Les forces de l'Ordre nouveau (le régime de Suharto) possèdent des fonds énormes. Ils peuvent payer tous ceux dont ils ont besoin.» Le président Wahid, actuellement au Moyen-Orient, a lui-même accrédité la thèse d'une manipulation en accusant dimanche «plusieurs parlementaires» de vouloir «saper son gouvernement, ce qui risque de mener à la désintégration de la nation».