élysée 2012

Tulle s’apprête à célébrer son grand homme François Hollande

«Quand tu seras président, n’oublie pas de saluer les gens que tu saluais hier», l’a prévenu un ancien responsable communiste local. Plongée à Tulle, base arrière du candidat socialiste qui y a appris la «normalitude»

Si DSK n’avait « croisé» Nafissatou Diallo dans une chambre du Sofitel à New York, ce reportage mené sur les traces du candidat socialiste à l’Elysée aurait pu nous conduire place des Vosges, à Paris, où réside l’ancien directeur du FMI.

Mais pour les Tullistes, cette hypothèse est gratuite : «DSK ou non, Hollande aurait gagné la primaire du PS. Il se serait retrouvé face à Sarkozy au second tour» Ainsi le message du principal intéressé est-il répété en boucle à Tulle: la qualification de François Hollande pour la finale de la présidentielle ne doit rien aux circonstances !

Et pourtant, François Hollande a lui-même souvent invoqué «les circonstances» pour expliquer son cheminement.

En 1981, elles l’ont conduit à prendre la route de la Corrèze pour combattre Jacques Chirac en sa circonscription d’Ussel lors des législatives. François Hollande avait alors failli mettre son rival en ballottage. Hasard de la vie: ce rôle aurait dû revenir à Jacques Delors, en partie originaire du Lonzac et adhérent au PS de Tulle. Mais devenu ministre des Finances de Mitterrand, le futur président de la Commission européenne avait offert cette campagne – dans tous les sens du terme – à un collaborateur qui n’en avait pas voulu. Alors Hollande, 26 ans, le crâne encore garni et ses diplômes en poche, avait pris le train jusqu’en gare de Limoges. A Tulle, il avait commencé sa carrière politique, avec ses hauts et ses bas.

Trente ans plus tard, Tulle s’apprête à célébrer son grand homme. Au pied de la cathédrale, des ouvriers s’activent à monter le podium où il fera son allocution dimanche soir, avant de prendre l’avion pour Paris. Vainqueur ou non, ce sera pour Hollande l’occasion de redire son attachement à cette petite ville de quinze mille habitants. « Elle est la source de ma légitimité», rappelle fréquemment celui qui a été tour à tour député de la circonscription de Tulle, simple conseiller municipal, maire de la Ville et, pour finir, président du Conseil général de Corrèze.

Tulle est un chaudron, un gros village qui arpente vaillamment les coteaux de la rivière Corrèze. Le face-à-face de sa cathédrale médiévale et des édifices de béton lourd qui ont écrasé les vieux quartiers lui confère un aspect de joyeux bric-à-brac. C’est dans ce décor sans faste, mais non sans charme, que François Hollande a appris la politique de proximité.

A Paris, l’entourage de François Mitterrand et le quartier général du PS, les stratégies, les coulisses et les intrigues. A Tulle, la gestion de la municipalité, la dette imposante qu’il faut porter et les routes qu’il faut réparer. Dans le magazine de la municipalité, le président du Conseil général de Corrèze François Hollande explique à ses administrés l’importance des nouveaux moyens de communication…

« La fonction de maire l’a greffé, même s’il ne voyait pas ça forcément comme ça » analyse son successeur à la tête de la Ville, le socialiste Bernard Combes. « Elle l’a profondément marqué dans sa différenciation avec son milieu originel: HEC, l’ENA, l’entourage de Mitterrand. Cette fonction vous met en contact avec les vrais problèmes des gens: les départs, la maladie…»

Cette « normalitude » qui lui a valu d’être tantôt qualifié de «rassembleur», tantôt de «couille molle», l’aspirant président la devrait à « une volonté de recherche de solutions dans le partage, acquise ici». Une méthode à l’opposé de celle d’un Jacques Chirac, insiste Bernard Combes, «basée sur un système clientéliste sous contrôle». Electoralement, elle s’est en tout cas révélée payante puisqu’aux municipales de 2008, la liste menée par François Hollande a emporté 72 % des voix.

A Tulle, les voix discordantes sont plutôt rares. Même la section locale de l’UMP semble avoir rangé les armes. «Tout le monde est derrière lui, ici, assure le garçon de la taverne «L’Abbaye». Tulle est un village où chacun se connaît. On lui fait confiance.» La sympathie qu’inspire François Hollande revient souvent dans les conversations. Et on compte sur lui pour ne pas changer: « Quand tu seras président, n’oublie pas de saluer les gens que tu saluais hier», l’a prévenu un ancien maire de Tulle, le communiste Jean Combasteil.

En parcourant les rues de Tulle, le visiteur entend saisir ce qui pourrait faire demain la présidence de François Hollande. S’il cherche la grandeur, il est fatalement déçu. Réhabilitation urbaine, rénovation du quartier de la cathédrale, construction des passerelles qui enjambent la Corrèze procèdent de la bonne gestion, pas d’une vision du monde. « ranchement, si vous cherchez ici la pyramide du Louvre, vous perdez votre temps », prévient un fan. Mais après tout, avant d’accéder à la présidence de République, François Mitterrand faisait davantage parler de ses vilains costumes que de ses ambitions culturelles pour la France.

Tulle envoie François Hollande à l’Elysée comme d’autres inscrivent leur pur-sang au Grand Prix de l’Arc de Triomphe. «Hollande est venu de Paris et nous le renvoyons en mission à Paris », décrète le socialiste Bernard Combes avec un air de businessman impitoyable. La Ville est endettée, son industrie de l’armement s’est enrayée, la cité administrative recrute moins depuis que Sarkozy est au pouvoir. Autant dire que l’arrivée d’un fils (adoptif) de la Corrèze au plus haut niveau du pouvoir amènerait ici de l’eau au moulin. «J’y compte bien et j’y veillerai personnellement », assène le maire. Qui a fait sa petite liste pour l’après-6 mai. Un: ramener le Tribunal de grande instance à Tulle. Deux: engager des fonctionnaires. Trois: conforter l’agriculture. Quatre: désenclaver la Corrèze par la voie ferroviaire, etc. Chirac, tout le monde le répète ici, avait bien amené l’autoroute.

François Hollande « le candidat normal» , celui dont Chirac disait qu’il « est moins connu que le labrador de Mitterrand », restera-t-il fidèle à la Corrèze s’il accède aux cimaises de la République A sa permanence, rue Victor Hugo, une de ses collaboratrices assure mordicus qu’il n’aura jamais la grosse tête: « Il a même son appartement ici, dans la permanence. C’est tout lui ça. Sans chichis. » Un habitant du quartier du Trech, au pied de la cathédrale, pense « qu’il restera cet homme d’esprit et de pirouettes, sensible à l’humour des chansonniers locaux qui se gardent bien de lui cirer les pompes». Le communiste Jean Combasteil partage lui aussi cet avis en décrivant « un homme loyal et intelligent», qui ne méritait pas d’être traité de « capitaine de pédalo comme l’a fait Mélenchon ».

Le risque serait ailleurs. Non dans la nature profonde de l’homme. Mais dans les « cir-cons-tan-ces » . Combasteil qui fut lui aussi député à l’Assemblée se souvient du Parti communiste et de la manière dont il s’est déchiré quant à l’attitude à observer face au libéralisme économique. « Ce danger guettera aussi François Hollande lorsqu’il se trouvera en face de la réalité des marchés. Il risque alors de décevoir très vite beaucoup de monde.» Pour l’ancien maire, cette évolution n’est toutefois pas inéluctable : «Tout dépendra de ses soutiens à gauche, de la poussée d’un mouvement comme celui des Indignés, etc.»

Il y a enfin la question que tout le monde se pose ici : par quel miracle la très profonde Corrèze est-elle sur le point d’envoyer pour la troisième fois un de ses fils au sommet de l’Etat. Car avant que Jacques Chirac n’entre à l’Elysée en 1995, Henri Queuille fut plusieurs fois président du Conseil sous la Quatrième République. « Queuille était de Neuvic, Chirac de Haute-Corrèze. Maintenant, c’est à notre tour, conclut Bernard Combes

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