Depuis vendredi 14 janvier et la mise en place de l’état d’urgence sur Tunis, les policiers et l’armée patrouillent dans la ville, bloquent certains axes stratégiques, contrôlent les allées et venues de tout le monde. L’avenue Bourguiba est l’une de ces rues très contrôlées, fermée à la circulation depuis l’instauration du couvre-feu. Caché dans une porte cochère d’une rue parallèle, un blouson blanc avec marqué police dans le dos, Mohammed scrute les passants. Il a tout juste 22 ans, du mal à payer ses études d’anglais. Les jours où il ne travaille pas comme policier, il va à l’université. «Je me suis engagé dans la police l’an dernier. J’avais besoin d’aider ma famille, tout en continuant mes études. Alors policier, c’est bien. Mais c’est la première fois que je vois ça, que je suis confronté à ça. Je ne pensais pas que mon pays pourrait se transformer aussi vite. Surtout pour devenir un tel champ de bataille.» Les policiers tunisiens sont payés 650 dinars par mois. Un luxe en comparaison des 200 dinars que touchent la plupart des travailleurs. C’est ce qui explique le jeune âge du groupe. Alors que plus de 150 000 diplômés ne trouvent pas de travail en Tunisie, eux ont trouvé de quoi nourrir leur famille. Mais à quel prix. Derrière lui, Abdelkader a les traits tirés. Il tire sur sa cigarette, l’air nerveux. «On est là dès 6 heures du matin, avant que le couvre-feu ne soit levé. On surveille la rue toute la journée, on surveille ce qui se passe. Et le soir, à partir de 17 heures, quand les gens vont se terrer chez eux, on reste là, on garde les rues, on vérifie que personne n’enfreint la loi. On va se coucher à 3 heures du matin, pendant qu’une autre équipe nous relaie, le temps de dormir un peu, de se reposer.» Au-dessus de sa tête, des tirs de sniper claquent. Tous se précipitent à l’intérieur. Qui a tiré, d’où et surtout pourquoi? Ils ne le savent pas et n’ont aucun moyen de le savoir. «Depuis le départ de l’ancien président Ben Ali, c’est le bazar ici. Des gens tirent, certains disent que c’est les policiers, mais on n’a rien fait», s’énerve Ahmed qui vient d’arriver. Plus on s’approche de l’heure décisive du couvre-feu et plus la tension monte. Abdelkader s’assied et emprunte le couteau d’un de ses collègues pour tailler un bout de bois. «Au départ, c’était une matraque, mais je l’ai cassée hier, dans les échauffourées», me dit-il avec fierté. «Alors maintenant, je la transforme en couteau. Et le premier qui s’approche trop près, je lui plante dans le ventre.» 17h, les rues sont officiellement interdites au public. Les tirs de sniper continuent de retentir. L’armée tente de remonter l’avenue Bourguiba pour arrêter le tireur. L’hélicoptère continue de patrouiller au-dessus de nos têtes. Deux hommes, la soixantaine, tentent de regagner leur domicile pour rejoindre leurs familles malgré tout. Aussitôt, les policiers les en empêchent et les emmènent à l’intérieur d’un hall d’immeuble. Interdiction d’utiliser son téléphone. Un des deux hommes craint que sa femme ne s’inquiète si elle ne le voit pas revenir. Mais les gardes sont formels, aucune communication, de peur que l’on ne soit écouté. Ou que l’on ne déclenche une bombe à partir du téléphone. Preuve de l’angoisse palpable et grandissante. «Moi je ne veux pas mettre l’uniforme blanc, je ne veux pas que tout le monde sache que je suis policier. Ma famille est fière de moi. Mais je ne veux pas être une cible», me confie Djamel. «Je suis fier d’aider mon pays, de le sauver même. C’est un grand jour que nous sommes en train de vivre. Je suis content que vous soyez là pour partager cet instant avec nous, avec tous les Tunisiens. Il fallait que Ben Ali parte. Mais il ne fallait pas que tout ça se transforme en règlement de comptes.» Assis sur les marches de l’immeuble, Tarek secoue la tête, en colère. «Ben Ali aurait pu rester. C’est le reste de sa famille qui devait partir. Lui, il n’était pas vraiment méchant.» Un des deux passants arrêtés s’insère dans la conversation. «C’est l’armée et la police qui nous ont sauvés. Je vous remercie. Le peuple Tunisien tout entier a triomphé. Ce n’est qu’un petit moment de crise, c’est normal vu ce qui vient de se passer. Mais grâce au travail de l’armée et de la police pour arrêter tous les pilleurs et tous les membres de l’ancien régime, on va s’en sortir.» L’hélicoptère continue sa ronde au-dessus de nos têtes, mais les tirs se calment. Les policiers profitent de cet instant de répit pour escorter chacun jusqu’à son domicile.