«Continuez votre chemin sans regarder derrière vous!» Ce mardi, l’avenue Habib-Bourguiba, la magnifique artère du centre de Tunis, fait piètre figure. Envolés, les couples d’amoureux à la démarche lascive et les jeunes Méditerranéennes aux allures occidentales. Ce matin-là, les passants, houspillés par les forces de l’ordre, hâtent le pas sous une pluie glaciale. Et pour cause: la ville est quadrillée de policiers, les uns vêtus d’uniformes noirs, les autres en civil pour mieux tenter de se fondre dans le décor. Et cela alors que les bus de la société nationale ont été réquisitionnés et transformés pour l’occasion en fourgons.

Au lendemain des mesures d’apaisement annoncées par le président de la République, la capitale tunisienne reste pourtant bien tendue. Lundi, les grandes surfaces ont fermé avant l’heure. L’ordre est venu de tout en haut. Et elles n’ont pas été rouvertes le lendemain. Dans la ville, le moindre attroupement est violemment dispersé par les forces de l’ordre.

Universités et écoles fermées

Alors que les terrasses des cafés sont désertées, leurs salles ne désemplissent pas. Et les discussions y vont bon train. «Il paraît que ça s’embrase à Kairouan (à 260 km au sud de Tunis, ndlr), ils ont tiré sur les manifestants», lance à voix basse une jeune femme. Diplômée en marketing au chômage, Amira (un nom d’emprunt) suit un troisième cycle universitaire. Mais ce mardi, elle ne s’est pas rendue à la fac: le président Ben Ali vient d’ordonner la fermeture de toutes les écoles et des universités de la capitale.

Quelques rues plus loin, avenue des Etats-Unis, un groupe de journalistes tente une manifestation vers 10 heures autour du bâtiment du syndicat local. Mais ils sont aussitôt encerclés par les policiers en noir qui les poussent à l’intérieur des locaux. Ils n’en sortent qu’en fin de journée, au compte-gouttes.

Vers midi, c’est un groupe d’artistes qui essaye de protester au milieu de l’avenue Bourguiba. Aussitôt encerclés, ils font la sourde oreille aux ordres de circuler. Policiers en civil et en uniforme foncent alors dans le tas. Raja ben Ammar, comédienne populaire et directrice de théâtre, est bousculée et insultée. Les manifestants tentent alors de se réfugier dans l’ambassade de France, qui se trouve non loin. Mais les forces de l’ordre les détournent vers des ruelles parallèles.

La peur d’un retour au calme

Arbi Chouikha, 58 ans, professeur d’université, suit les événements de très près. «Le pouvoir politique ne dispose plus d’assez de troupes pour contenir le mouvement qui s’étend dans tout le pays, dit-il. La fermeture des établissements scolaires et universitaires vise à neutraliser ces espaces pour renforcer la présence policière sur d’autres foyers qui s’agitent un peu partout. Le problème, poursuit-il, c’est que le pouvoir s’est enfermé dans un schéma de pensée complètement obsolète, qui consiste à croire qu’en verrouillant les espaces d’expression, et en entretenant la peur, il peut tout se permettre et tout obtenir.»

Clairement, les manifestants redoutent le retour au calme. Cela permettrait alors aux autorités de mener une répression dans le silence absolu comme cela a déjà été souvent le cas.

Les émeutes se poursuivent en Tunisie malgré les promesses du président Zine el-Abidine Ben Ali de créer 300 000 emplois. Mardi, la situation était particulièrement chaotique à Kasserine, dans le centre-ouest du pays, après une nuit de violences policières qui porterait le nombre de tués à plus de 50, selon les syndicats. (AFP)