«Je vais mieux, merci. J'ai pris le temps de récupérer. J'ai conservé des séquelles, c'était prévisible, mais je suis chanceuse de ne pas avoir plus de problèmes.» Radhia Nasraoui a mené une grève de la faim de 57 jours en novembre et décembre dernier. Mais il faut le savoir pour en deviner les signes fugaces sur son visage surtout marqué par le voyage. Son regard noir parfois brouillé par un voile invisible, peut-être? Elle vient d'arriver de Tunis en compagnie de son mari, Hamma Hammami. Tous deux ont été invités en Suisse par Amnesty International à venir s'exprimer sur la situation des droits humains dans leur pays.

Mais qu'on aborde le cœur de leur combat, leurs années d'opposition politique au régime de Bourguiba puis de Ben Ali, et les fatigues s'envolent, les méfiances légitimes devant un interlocuteur inconnu s'estompent. Radhia Nasraoui retrouve son énergie d'avocate, d'opposante farouche, de refuznik du «miracle tunisien» que rien ne fera taire. Ni cette grève de la faim – sa deuxième en trois ans – ni les violences physiques, ni les harcèlements incessants dont elle-même, sa famille, ses clients, subissent de la part des sbires du régime. «Ma grève de la faim a rencontré un écho sans pareil à l'intérieur de la Tunisie, raconte cette femme menue de 50 ans. J'ai reçu des appels téléphoniques de tout le pays, de la part de gens de tout âge qui m'encourageaient. Beaucoup de Tunisiens ont même fait le déplacement jusqu'à chez moi pour me soutenir.» Sans parler des soutiens en provenance de l'étranger. Hamma Hammami, âgé de 52 ans, écoute derrière ses fines lunettes d'intellectuel. Membre du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT) interdit, mais surtout rescapé de vingt années de détention puis de clandestinité, il commente d'un ton posé qui tranche avec le verbe passionné de son tribun de femme: «Dans les années 70, la grève de la faim était l'arme des prisonniers politiques. Aujourd'hui, le ras-le-bol a atteint un niveau tel que c'est devenu le mode de revendication d'acteurs sociaux très différents: des étudiants auxquels le pouvoir a interdit l'accès à l'université au motif qu'ils menaient des activités politiques, des ouvrières du textile licenciées sans dédommagement, des responsables de mouvements associatifs ou politiques, etc. La Tunisie est devenue le centre mondial des grèves de la faim.»

Règne de l'arbitraire

Le mode de revendication paye, quoique à la tunisienne. Certains des étudiants ont obtenu gain de cause, les ouvrières ont reçu des compensations. Quant à Radhia Nasraoui, ses lignes téléphoniques ont été rétablies, des livres confisqués à un retour de l'étranger lui ont été rendus, le Parquet a daigné reconnaître le dépôt de deux des plaintes qu'elle avait déposées l'an dernier, l'une pour le saccage de son cabinet en 1998, l'autre pour l'agression physique dont elle a été victime en juillet 2003.

«J'étais devenue un gros problème pour le pouvoir à cause de l'écho médiatique de mon action à l'étranger, explique-t-elle. Mais au-delà des promesses de circonstance, le pouvoir n'a rien fait.» Et le pays demeure ce règne de l'arbitraire et de l'incertitude, de la torture «pour le principe» – avant même un interrogatoire – qu'elle et son mari dénoncent sans relâche. «Le régime continue de tuer les gens à petit feu, à détruire la société», complète celui-ci.

Si l'on en croit le couple, le climat de peur généralisé des années 90, quand «chaque Tunisien avait un flic dans la tête», est révolu. Mieux, la société est repartie à la reconquête de ses droits et de sa dignité, comme en témoignent ces grèves de la faim. «Les attentats du 11 septembre 2001 ont donné un répit à Ben Ali, à un moment où les gens étaient en train de passer à la contre-offensive. Ils lui ont permis de retarder cette reprise du mouvement social de contestation, à laquelle on assiste depuis 2002», analyse Hamma Hammami. «Ce droit de nous rendre en Suisse, nous sommes parvenus à l'arracher», explique l'avocate qui, visiblement, ne souhaite pas en rester là.

Conférence-débat: vendredi 30 avril à 20 h, salle de la Colombière, Nyon.

Rencontre-discussion: samedi 1er mai de 15h à 17 h aux Horizons, Nyon.

Intervention au Salon du livre de Genève: dimanche 2 mai à 10 h 15 sur le stand du village alternatif.