Moncef Cheikhrouhou, 65 ans, professeur à HEC Paris et ancien banquier, a aussi été le patron du groupe de presse tunisien Dar Assabah, avant de devoir s’exiler en 2000. «On n’avait pas le droit d’écrire que le taux de chômage était supérieur à 14%, alors que pour les jeunes il dépassait les 25%. […] A un moment, mes appels à la démocratie ont trop dérangé et j’ai dû partir», a-t-il raconté à Davos. «Comme je suis membre du Global Agenda Council (ndlr: l’organe qui aide le Forum économique mondial à choisir les sujets débattus dans la station grisonne), j’ai demandé au WEF si on pouvait faire venir des représentants du nouveau gouvernement tunisien. Ils ont été très réactifs, et c’est ainsi que le ministre des Technologies de l’information et celui des Infrastructures ont pu être là», s’est réjoui celui que l’agence Reuters présente comme un possible futur ministre de l’Economie.

Le Temps: Le mouvement parti de Tunisie emporte l’Egypte. Des manifestations ont aussi eu lieu au Yemen. Jusqu’où peut aller la contagion?

Moncef Cheikhrouhou: Je ne parle pas de contagion, car ce n’est pas une maladie! Parlons de dominos de liberté… Est-ce comparable à la chute du mur de Berlin? C’est une question qui a été posée ici à Davos. Les choses apparaissent de manière concomitante, mais elles sont néanmoins sans relation directe, un peu comme en 1968 les jeunes ont contesté le pouvoir, à l’Est, en France ou aux Etats-Unis. Contrairement à ce qu’on a dit, ce n’est pas une affaire de pain ou de prix du sucre qui a tout déclenché. En Tunisie, le niveau de revenu permet d’absorber le renchérissement.

– Pourquoi les jeunes ont-ils alors pris la rue?

– Les jeunes ont manifesté parce qu’ils voulaient avoir accès à un travail. De ce point de vue, les revendications ressemblent à celles qui se sont fait jour en Egypte, au Yémen, ou même en Algérie. Cela dit, les jeunes veulent plus que du travail, ils veulent qu’on leur rende leur dignité. Un travail, oui, mais de fonctionnaire d’Etat. Ils veulent aussi un parlement représentatif, dans lequel on applique le principe un homme, une voix et plusieurs votes; et non comme avant, un homme, une voix et un vote une seule fois. Enfin, ils veulent instaurer une bonne gouvernance et en finir avec la corruption. Ces jeunes, comme mes deux fils qui sont là-bas, font ce que ma génération a toujours rêvé de faire.

– Pourquoi le mouvement a-t-il été si soudain?

– Il l’a été pour ceux qui ne voulaient pas voir la pression monter dans la Cocotte-Minute. Dans cette région, les Européens et les Américains pensent qu’il ne peut y avoir qu’islamisme ou autoritarisme. La démocratie ne serait accessible qu’au nord d’un certain parallèle. L’immolation en décembre d’un jeune qui ne pouvait pas trouver du travail a été l’un des éléments déclencheurs. Ce jeune en était réduit à vendre des fruits dans une brouette dans la rue. Une policière l’a giflé parce qu’il n’avait pas d’autorisation. Au lieu de se faire sauter devant un poste de police, il s’est mis le feu. Choquée, la population a commencé à prendre la rue. Ben Ali a mal géré la situation et envoyé sa garde nationale, qui s’est fait déborder. L’armée a alors refusé de tirer sur la foule; on connaît la suite.

– Redoutez-vous une montée des islamistes?

– C’est un peu comme avec un virus. Quand votre corps est malade, il peut se développer. On ne peut donc pas dire que la Tunisie est immunisée contre ce risque. Dans les pays démocratiques, ce genre de virus prend la forme du populisme.

Nous avons fait des calculs de risque. Sommes-nous dans une situation de révolution à l’iranienne? La réponse est non. En Iran, les religieux étaient structurés. Ici, d’une part, les musulmans sont des sunnites, c’est-à-dire sans clergé, donc sans structure. D’autre part, nous avons eu des intégristes, mais qui ont voulu utiliser la religion pour faire de la politique. L’Europe ne devrait pas avoir peur de cela. Chez vous, en Allemagne ou en Italie il y a bien des partis démocrates chrétiens… J’ajoute enfin qu’en Tunisie on n’a entendu aucun slogan religieux. Observez qu’en Algérie il n’y a pas non plus eu de revendication du FIS (Front islamique du salut) dans les manifestations.

Pour la Tunisie, je ne suis pas inquiet. Des élections se préparent pour dans six mois. Le calme est revenu et l’économie redémarre. D’ailleurs, si deux ministres ont pu venir à Davos, c’est que la maison est en ordre.