Samir Dilou sait comment jeter un froid, et pas seulement parce que le député Ennahdha (musulman conservateur, ex-islamiste), en chemisette, reçoit dans son cabinet d’avocat la climatisation réglée à 23 °C. Il est le premier des 100 signataires d’une lettre remise le 16 septembre à Rached Ghannouchi, chef historique du parti, lui demandant de ne pas briguer de nouveau la présidence d’Ennahdha lors du Congrès qui doit avoir lieu avant la fin de l’année.

«Ennahdha ne doit pas être moderne uniquement dans ses déclarations, mais aussi dans son fonctionnement», justifie l’ancien ministre des Droits de l’homme et de la Justice transitoire (2012-2014) déplorant «une culture interne issue de la Confrérie [des Frères musulmans], incompatible avec celle d’un parti moderne». Selon l’article 31 du règlement intérieur, le président du parti ne peut pas se représenter plus de deux mandats, ce qui exclut de facto Rached Ghannouchi lors des élections du XXIe congrès à venir. Sauf que.

Depuis plusieurs semaines, la garde rapprochée de l’opposant islamiste historique, devenu second personnage de l’Etat après son accession à la présidence de l’Assemblée nationale il y a un an, explique que le Congrès est souverain et qu’il peut amender cet article. Le différend aurait pu, comme c’est l’usage dans le mouvement, se régler discrètement dans les alcôves. Mais les 100 opposants, dont des hautes figures comme le président du bureau politique ou un ancien cofondateur du parti, ont décidé de porter le conflit sur la place publique: «On n’a pas donné la lettre aux médias, mais on l’a écrite en sachant qu’elle serait publiée», explique, sibyllin, Samir Dilou.

Charge virulente

En 20 points, la missive est une charge virulente contre le cheikh: «La persistance du leadership pendant une longue période ramènerait le mouvement et le pays au temps de la «Présidence à vie» de l’ancien régime. Est-il possible de suivre les traces d’une période que nous avons combattue si longtemps!?» Rached Ghannouchi est également accusé de confisquer le pouvoir pour lui et ses proches. Les frondeurs n’ont ainsi pas digéré la façon dont le bureau exécutif, nommé par Ghannouchi, a remanié quasi unilatéralement les têtes de liste des élections législatives de l’automne dernier. «C’était «La nuit des longs couteaux», résume Samir Dilou.

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Si Rached Ghannouchi n’a encore officiellement rien décidé, une réponse cinglante, émanant de son premier cercle, circule. Il y est comparé à François Mitterrand, Angela Merkel ou encore Hassan Nasrallah (dirigeant du Hezbollah) qui ont «dirigé leurs partis de leur jeunesse jusqu’à ce que leurs cheveux grisonnent et les ont conduits pendant des décennies au sommet de la gloire et du pouvoir […] alors pourquoi changer le leader [Ghannouchi] alors qu’il est au sommet de ses moyens et de son rayonnement à l’intérieur et à l’extérieur du pays?»

Alternance

Renouvellement ou stabilité? La question embarrasse les cadres du parti restés neutres. «Personne ne peut dire que le parti a atteint le sommet en termes de gouvernance démocratique, mais ce passage en force n’est pas la bonne méthode. Cela fragilise l’image du parti», résume Ridha Driss, membre du bureau exécutif et responsable de l’organisation du prochain Congrès. Cette offensive surprend d’autant plus le dirigeant nahdhaoui que les signataires viennent de toutes les tendances. «Je suis pour l’alternance au sein de toutes les instances du parti, et ce texte ne représente pas le projet des «modernistes», confirme Rabeb ben Letaief, députée représentant notamment les Tunisiens de Suisse, qui, à 30 ans, est l’une des plus jeunes signataires. D’ailleurs, M. Ghannouchi en initiant la séparation du politique et du religieux au sein d’Ennahdha a pavé la voie de la modernité au sein du parti.»

D’autres ont moins de précautions oratoires. Imed Hammami, plusieurs fois ministre depuis 2016, prône la transition générationnelle. Comme Samir Dilou, il est de la génération «quinqua» qui a fait ses armes dans les années 1980 au sein des universités, combattant parfois au côté des étudiants de gauche. Imed Hammami n’exclut pas de quitter le parti après le Congrès si Ghannouchi est reconduit comme président: «Nous n’allons pas rester les bras croisés toute notre vie.»