«C’est un livre qui tombe bien et qui tombe mal», écrit Bertrand Le Gendre dans sa chronique du Monde Télévisions. Car «il traite d’un sujet brûlant: l’influence d’Internet sur le renversement des autocrates». Renversés? Ben Ali incontestablement, le rappelle Il Post italien; Moubarak, il est évident que c’est encore discutable, dit entre autres la Frankfurter Allgemeine. Alors voici la thèse, a priori «à rebrousse-poil»: le bouquin qui fait causer sur le Web «dénie à Facebook et à Twitter le rôle qu’on leur prête». Ce doute, Rue89 et le site Webdorado l’ont aussi, qui interrogent très sérieusement l’équation «Plus d’Internet = plus de démocratie?» Non, dit donc Morozov, l’auteur, «le Web ne libérera pas le monde de ses chaînes. Il n’est pas l’outil d’émancipation que les naïfs prétendent. Au contraire, il renforce les moyens de surveillance dont les tyrannies raffolent.» Bigre.

Prenons l’exemple du KGB. Pour faire gros, disons. L’auteur, Evgeny Morozov, journaliste né en Biélorussie et formé aux Etats-Unis, ne croit pas une seule seconde à la disparition de la police secrète soviétique, comme il le scande sur Net. effect, son blog hébergé par Foreign Policy: «Elle aurait changé de nature, voilà tout, à Moscou, Minsk ou ailleurs. D’où son pessimisme: dans nombre de pays, la pieuvre totalitaire n’a pas lâché prise, elle s’est simplement dotée d’outils plus performants.» Le titre de son opus (non traduit), poursuit Le Gendre, «résume ses craintes»: L’Illusion internet, la face obscure de la liberté sur la Toile (The Net Delusion, the Dark Side of Internet Freedom, Ed. PublicAffairs, New York, 400 p., non traduit). Il prend notamment l’exemple des manifestations anti-Ahmadinejad de juin 2009, réprimées malgré – ou à cause de? c’est tout le débat – la cybermobilisation.

Et soudain, la semaine dernière, première historique: les agences de presse annoncent «que le régime de Hosni Moubarak, harcelé par les manifestants, [bloque] l’accès des Egyptiens à Internet. Tiens, les autocrates se méfient à ce point du Réseau!» Normal, répond le Guardian, c’est la seule issue possible des opprimés. Mais attention, prévient-il par la voix du «penseur d’Internet» Cory Doctorow: «Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le Net», soit de son rôle dans les séismes sociaux, écartelé qu’il est entre ses vertus rassembleuses pour les peuples et sa transparence technologique vis-à-vis des pouvoirs en place. Big Brother n’est pas mort. Ni en Egypte, ni en Moldavie, par exemple, pays cité par le Nieuwe Reporter néerlandais.

Autre exemple. Roger Cohen, un éditorialiste en vue de l’International Herald Tribune, affirmait le 25 janvier que «la révolution tunisienne est une révolution Facebook». Qui croire, alors, se demande Le Gendre? «Morozov qui pleure? Cohen qui rit? En les relisant, on constate que, malgré leurs formules abruptes, ils sont plus nuancés, plus ouverts à la discussion, qu’il n’y paraît. Roger Cohen est très sensible à une réflexion entendue au pays du jasmin: «La révolution tunisienne est une révolution de la dignité.» Evgeny Morozov, lui, cite la sage formule de Tolstoï: «Toutes les sociétés libres se ressemblent. Chaque société privée de liberté est un cas particulier.» Autrement dit, la Tunisie n’est pas l’Iran, qui n’est pas l’Egypte.» Et cela, tous les réseaux sociaux du monde n’y changeront rien, même pas CitizenTube, qui suit les événements d’Egypte en vidéo. Ceux qui prétendent le contraire exaspèrent le Stern, mais c’est ce qu’on appelle le poids de l’Histoire. D’avant le Net.