«L’odeur du jasmin est déjà arrivée à Sétif.» Sur sa page Facebook, redécorée du drapeau tunisien, le cinéaste algérien Yanis Koussim ne cache pas son émotion. Vendredi soir, le jeune homme de 33 ans a suivi avec espoir et inquiétude, les yeux rivés sur son écran de télévision, la fin du règne du président tunisien Ben Ali en se remémorant les récentes émeutes contre la hausse des prix qui ont fait trembler plusieurs villes d’Algérie, dont sa ville natale, Sétif. Là-bas aussi, la rue gronde depuis un certain temps. «Pousser un peuple à bout, l’affamer, le museler trop longtemps, ne peut que mener à l’explosion», prévenait-il, en signe d’avertissement aux différents régimes autoritaires du monde arabe.

Au cours du week-end, ses prévisions ont déjà trouvé un triste écho avec la mort, par immolation, d’un chômeur algérien dans la ville de Boukhadra… L’homme en quête d’emploi se serait inspiré du suicide désespéré, par le feu, de Mohamed Bouazizi, le tristement désormais célèbre vendeur ambulant tunisien, dont la mort déclencha une vague incontrôlable de contestation qui mit fin, en un mois, à vingt-trois ans de dictature tunisienne.

Faut-il s’attendre à un effet domino? «L’écho de cet événement sans précédent dans le monde arabe se fera entendre sans aucun doute dans plus d’un pays de la région», estime, dans un éditorial, le journal libanais An-Nahar.

D’Alger à Sanaa, en passant par Le Caire, nombreux sont ceux qui se sont empressés de saluer, ces deux derniers jours, ce soulèvement populaire inédit dans cette partie du monde où bien des pays sont minés par les mêmes maux que la Tunisie: chômage, corruption, répression. «Mai 68 du monde arabe», «Révolte de jasmin», «Première révolution depuis 1979» (date du renversement du shah d’Iran)… Partout, les éloges pleuvent, tandis que les foules se déversent dans les rues.

En Jordanie, où la grogne monte contre l’inflation, une cinquantaine de syndicalistes ont fait un sit-in, samedi après-midi, devant l’ambassade de Tunisie à Amman en appelant à la propagation de la «révolution tunisienne». Dimanche, le Front de l’action islamique leur emboîtait le pas en organisant, en partenariat avec les Frères musulmans, les syndicats et les partis de gauche, un autre rassemblement devant le parlement pour «dénoncer la politique économique du gouvernement» et appeler «tous les régimes arabes à réexaminer leurs politiques».

Au Caire, c’est au cri de «Révolution en Tunisie, demain en Egypte!» que des milliers de manifestants ont, eux aussi, défilé, près de la chancellerie tunisienne du Caire. A Khartoum, où la rue est également en train de se réveiller, Moubarak al-Fadil, l’un des ténors de l’opposition soudanaise, a estimé que le pays était «prêt pour un soulèvement populaire». Des députés de l’opposition koweïtienne ont, eux, rendu hommage au «courage du peuple tunisien» et prévenu que de nombreux régimes étaient menacés. «Tous les régimes qui oppriment leur peuple et luttent contre l’identité arabo-islamique connaîtront le même sort», annonce le député islamiste Walid al-Tabtabaï. Au Yémen, le millier d’étudiants qui a manifesté à Sanaa s’est exclamé haut et fort: «Tunis de la liberté, Sanaa te salue mille fois!» Un groupe d’ONG arabes, Forum de la société civile du Golfe, a, pour sa part, appelé l’Arabie saoudite à ne pas laisser le président tunisien déchu, réfugié à Djeddah, s’installer sur «une terre du Golfe».

D’après le chercheur Amr Hamzawi, du Centre pour le Proche-Orient de la fondation américaine Carnegie, la chute de Ben Ali est d’autant plus une source d’inspiration qu’elle a été provoquée par la société elle-même: jeunes, avocats, chômeurs, ouvriers. «Il n’y a pas eu besoin d’une invasion comme en Irak. C’est une énorme leçon pour les régimes autocratiques», remarque-t-il. Le rôle joué par l’Internet et les chaînes satellitaires en langue arabe (principalement Al-Jazira et Al-Arabyia) y est également pour beaucoup. D’adresses Twitter en profils Facebook, les internautes n’ont cessé de s’échanger, minute par minute, informations, vidéos amateurs et photographies des manifestations. «La couverture du renversement de Ben Ali à la télévision Al-Jazira a fait rentrer cet événement dans les salons de centaines de millions d’Arabes, et en a captivé un grand nombre», estime le journaliste Rami Khouri, éditorialiste au Daily Star de Beyrouth.

Les dirigeants des pays du monde arabo-musulman ne cachent pas leur inquiétude. Dans une allocution télévisée, où il est apparu particulièrement fatigué, le numéro un libyen Mouammar Kadhafi a exprimé ses regrets, samedi soir, d’avoir vu partir Ben Ali. «Vous avez subi une grande perte […] Il n’y a pas mieux que Zine» (El Abidine Ben Ali), a-t-il déclaré dans son discours «à l’adresse du peuple tunisien». Resté prudemment silencieux pendant les manifestations – semblables, dans leur forme, à la «vague verte» post-électorale qu’à connue Téhéran en juin 2009 –, les autorités iraniennes ont, par la voix du porte-parole du ministre des Affaires étrangères, reconnu que les manifestations tunisiennes pourraient être dues à l’échec du président Ben Ali à «répondre aux exigences des Tunisiens».

Pourtant, aussi contagieux soit-il, le parfum de liberté flottant sur Tunis a une odeur d’incertitude. D’abord parce que, soumise à une chape de plomb pendant vingt-trois ans, l’opposition est à la fois fragile et désorganisée (lire ci-dessous). Ensuite parce que porté par des revendications démocratiques, l’appel d’air n’est pas à l’abri d’une récupération politique par certains groupes islamistes. De plus, chaque pays présente ses propres particularités. Ainsi le système égyptien a judicieusement su ménager – à l’inverse de la Tunisie – quelques soupapes d’expression permettant de retarder une explosion sociale.

Quant aux Algériens, ils sont nombreux à préconiser la prudence au regard de leur histoire récente, où les mouvements sociaux des années 1980 ont débouché sur un cycle infernal de violence. «Nos «révolutions de jasmin», mes parents y ont participé à la fin des années 1980: il y a eu le printemps berbère, puis Octobre 1988, puis le printemps démocratique. Pourquoi cela n’a pas pris? Je ne sais pas, je suis né en 1977, j’étais trop jeune. J’espère seulement que les Tunisiens s’inspireront de ce qui a suivi nos «révolutions» à nous, pour ne pas rater la leur!» préconise Yanis Koussim.