Les yeux brillants, Rachid* fait défiler les images sur son téléphone. On y voit, dans un décor de terres arides où poussent de rares buissons secs, des signes gravés dans la pierre. Ici une croix, là une flèche, là encore une tortue. Ces photos ont été prises dans le cap Bon, au nord-est de la Tunisie, non loin du café où nous sommes attablés et où Rachid s’efforce de ne pas trop élever sa voix exaltée, pour ne pas attirer l’attention.

Rachid en est convaincu, ces gravures indiquent la présence de trésors. «Les tortues sont les meilleurs signes, elles ont été gravées par les Romains. La direction et la profondeur de l’emplacement du trésor dépendent de leur tête, de leur queue et du nombre de carreaux sur leur carapace. Il y a aussi d’autres signes: le poisson, qui indique la présence d’un diamant, ou le serpent, qui signifie qu’un tunnel a été creusé.» Le jour, Rachid arpente la région pour repérer des sites. La nuit, il part creuser, motivé par les rumeurs qui disent que plusieurs personnes du coin ont fait fortune grâce aux trésors.

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Nazis, bombes et pénis

Mais ces explorations peuvent être dangereuses, prévient notre Indiana Jones en herbe. Il exhibe la photo d’une pierre où sont creusés côte à côte une croix gammée, un petit trou et une flèche. «Le trou a été creusé par les Romains, la croix gammée par les Allemands, et la flèche indique la direction du trésor. Mais là il faut faire très attention, la terre est bardée de fils reliés à une bombe!».

Devant notre regard interrogateur, il explique: «Quand les nazis étaient en Tunisie lors de la Seconde Guerre mondiale, ils ont amassé quantité d’or et de trésors. Mais lorsque la guerre a commencé à mal tourner pour eux, ils ont dû rentrer précipitamment en Europe, sur ordre de Hitler. Ils ont alors caché leurs richesses dans les mêmes cachettes que les Romains, mais avec des bombes, pour que les Tunisiens et les Français ne les dérobent pas avant leur retour.»

Rachid montre une dernière photo. C’est un énorme pénis sculpté dans la pierre. Gardant tout son sérieux, il explique calmement: «Chez les Romains, c’est un symbole de virilité, de puissance. Il doit protéger un trésor enfoui.»

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Cheikhs et détecteurs de métaux

Outre les indices allemands et romains, il existe une troisième façon de trouver les trésors, explique Rachid: les cheikhs. Réputés pour leurs «connaissances», notamment religieuses, ceux-ci aident, contre rémunération, les chercheurs de trésors à trouver leur magot. «Ils emploient plusieurs techniques: certains travaillent avec un bâton dans chaque main, d’autres avec un miroir, d’autres encore avec du khôl. Parfois, les cheikhs exigent d’égorger un mouton.» Leur rémunération se monte en milliers de dinars.

Rachid n’en démord pas: «Croyez-moi ou non, mais une fois, on a embauché un cheikh (qui ne venait pas de la région!) pour trouver la porte d’un petit tunnel. Il a agité son miroir et nous a indiqué la direction à chercher, et a dit qu’à trois mètres de là nous trouverions la porte. A trois mètres, nous avons trouvé la porte!» Quand les indices et les cheikhs ne suffisent pas, continue Rachid, de plus en plus de chercheurs se tournent vers les détecteurs de métaux. Il assure que des modèles ultra-sophistiqués, coûtant des dizaines de milliers de dollars, circulent dans la région.

La harka ou la fouille

Malgré les indices et les cheikhs, Rachid n’a jamais rien découvert. Et pour cause: «Tout ce folklore n’est que fantaisie, sourit Monia Ben Daoud, conservatrice au Musée Néapolis, à Nabeul, qui rassemble certains des plus beaux objets historiques du cap Bon. Ces symboles sont purement décoratifs. Si des trésors étaient cachés, soyez sûrs que les propriétaires n’auraient pas laissé de signes.»

Aussi fantaisiste soit-il, l’engouement pour les fouilles archéologiques illégales raconte quelque chose de la Tunisie actuelle, onze ans après la révolution qui a éjecté le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali du pouvoir. Il témoigne en creux du besoin des Tunisiens de rêver, alors que la désillusion post-révolutionnaire n’en finit plus et que la population s’est considérablement paupérisée. Les légumes, les fruits, et surtout la viande deviennent hors de prix pour une part croissante de Tunisiens. «Désormais, les gens du coin ont deux horizons: la harka [l’immigration clandestine en bateau, ndlr] ou la fouille», résume Rachid.

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Cette mode montre aussi le déclin de l’autorité policière, particulièrement dissuasive sous Ben Ali. Car la législation en place punit sévèrement la fouille archéologique clandestine. S’ils sont pincés, les chercheurs de trésor risquent jusqu’à six mois de prison et l’équivalent de 2000 francs suisses d’amende. Mais cela n’empêche plus les assoiffés de trésors de se livrer aux rocambolesques équipées nocturnes.

Milliers de saisies

Il faut dire que la Tunisie, «carrefour des civilisations» arpenté par les Puniques, les Romains, ou les Ottomans, entre autres, ne compte pas moins de 40 000 sites et monuments archéologiques, dont l’Etat n’exploite qu’une soixantaine. Pour les protéger, l’Institut national du patrimoine (INP) ne dispose que de 400 gardiens, qui effectuent une garde continue sur les sites les plus précieux et des rondes régulières sur les autres. Signes farfelus ou pas, les vestiges existent. «En Suisse, le jour où quelqu’un trouve une mosaïque, c’est la fête. En Tunisie, c’est tous les jours. On marche dessus», s’amuse Faouzi Mahfoudh, archéologue et directeur général de l’INP. Impossible donc de tout protéger.

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Chaque année, des milliers d’objets archéologiques illégaux sont saisis par les autorités: de la céramique, de la monnaie, des lampes, des colonnades ou du marbre. En 2015, 11 000 pièces furent saisies dans le pays, un record. Elles sont issues de fouilles récentes mais aussi de razzias plus anciennes, notamment chez des proches du clan Ben Ali-Trabelsi, qui se sont arrogé nombre d’objets historiques. Si la chasse au trésor a cours dans tout le pays, l’ouest est particulièrement vulnérable, explique Faouzi Mahfoudh: «Cette région rurale est aussi riche en patrimoine que ses habitants sont pauvres. Ils n’ont pas d’autre opportunité de vivre dignement.»

De son côté, Rachid est déjà absorbé par une nouvelle lubie, dont tout le monde parle autour de lui: le mercure rouge. «Il vaut plus de 1,5 million de francs le gramme, ne se reflète pas dans les miroirs et se trouve par exemple dans des statuettes romaines. De ce que j’ai entendu, des cheikhs offriraient la substance à des djinns [créatures surnaturelles dans la mythologie arabique préislamique, ndlr] en échange de dizaines de millions d’euros…»