«Ben Ali dégage», «Ben Ali dehors», clamait la rue tunisienne avant que le président ne prenne ses jambes à son cou le 14 janvier dernier. A aucun moment, durant la révolution du jasmin, les slogans n’ont pris la forme de revendications islamiques. Et le soutien, par vidéo interposée d’AQMI aux manifestants il y a deux semaines, semble ne pas avoir eu le moindre écho en Tunisie.

Interdits, torturés et forcés à l’exil durant la majeure partie du règne de l’autocrate déchu, les islamistes n’en sont pas moins envisagés par certains commentateurs, dont les féministes, comme une «menace» pesant sur la Tunisie nouvelle. D’autres ne prédisent au contraire qu’un avenir de courant marginal aux tenants affaiblis de l’islam politique.

Qui croire? «Comme dans tous les pays en transition, tant qu’il n’y aura pas eu d’élections, permettant d’établir une cartographie politique, on sera dans la pure spéculation. Aucun élément ne permet de dire que les islamistes, les communistes ou les démocrates ont plus ou moins de poids les uns que les autres», affirme Luis Martinez, directeur scientifique à l’Ecole de gouvernance et d’économie à Rabat, au Maroc

Pour Olivier Roy, responsable du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen en Italie, il est n’en est pas moins aberrant d’agiter le chiffon islamiste, comme les gouvernements occidentaux, notamment français, l’ont fait des années durant, soutenant sans faille le président Ben Ali envisagé comme «un rempart» contre un éventuel péril intégriste. «Il suffit de s’en tenir aux faits, affirme l’islamologue. Il n’y a rien eu d’islamique dans les manifestations. Les jeunes tunisiens réclamaient très clairement du travail et la démocratie.» C’est une génération «post-islamiste» affirme-t-il: «Ils n’étaient pas nés ou étaient bébés au moment de la dernière grande vague islamiste dans la région.»

Aux législatives de 1989, les islamistes de Tunisie avaient raflé 17% des voix sous une étiquette «indépendante» déclenchant une répression féroce à leur encontre. Deux ans plus tard, le raz de marée du Front islamique du salut (FIS) aux législatives avait précipité l’Algérie dans la guerre civile. «L’islamisme n’est plus aujourd’hui une force capable de remporter une victoire électorale. La vague islamiste en Afrique du Nord et au Moyen-Orient est passée», confirme le politologue algérois Rachid Tlemçani. Et les jeunes de Tunisie apparaissent d’autant moins perméables aux messages rigoristes que «la société est la plus occidentalisée et la plus homogène du Maghreb: faible fécondité, familles nucléaires, niveau d’éducation élevé…» insiste Olivier Roy.

Rachid Ghannouchi, le meneur historique du mouvement islamiste tunisien, devenu Ennahda (Renaissance) en 1981, concédait lui-même dans le quotidien belge Le Soir, à la veille de la chute du raïs, que son parti n’était pas «à la base du mouvement de révolte actuel, loin de là». Tout en assurant qu’il ne tardera pas à rentrer dans son pays, où le gouvernement de transition a adopté la semaine passée un projet de loi amnistiant tous les prisonniers politiques, y compris les islamistes (ils seraient entre 500 et 1000), cet exilé à Londres, âgé de 69 ans, a annoncé qu’il allait passer les rênes de son mouvement à «une génération plus jeune que (lui) et plus apte à l’avenir». «C’est une stratégie de rajeunissement clairement pensée», avance un observateur, selon qui les élites islamistes tunisiennes sont «très cultivées».

S’il a été laminé en Tunisie, ajoute Vincent Geisser, chercheur au CNRS, «Ennahda participe depuis des années à des forums d’opposition au côté de partis sécularistes, à Londres ou à Paris.» Selon lui, les islamistes sont «de facto déjà relativement bien intégrés dans l’opposition et dans le jeu politique tunisien. Seule une petite frange de la gauche laïque a encore peur d’eux». En vue des prochaines élections, le parti a demandé sa légalisation. Il laisse entendre qu’il n’aura pas de candidat à la présidentielle, mais se veut présent sur le terrain, lors des législatives.

«Si l’ouverture politique se fait vraiment, les islamistes seront incontestablement présents», corrobore Alain Gobe, chercheur au CNRS et réacteur en chef de L’année du Maghreb. Ce dernier a étudié de manière approfondie l’ordre des avocats, qui a joué un rôle clé dans la révolution du jasmin et était «le seul secteur démocratique du système autoritaire tunisien. Le seul où il y ait eu de vraies élections libres. Or l’islam politique est bien représenté en son sein.» A titre d’exemple, Néjib Ben Youssef le président de la section des avocats de Tunis, la plus importante dans le pays, est un islamiste démocratiquement élu à cette fonction.

Mais ce spécialiste estime lui aussi que la question islamiste ne se pose pas en termes de «menace». «Le discours de Ennahda a largement évolué. Il n’a rien à voir avec les mouvements salafistes ou Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI)». Dans ses écrits, Rachid Ghannouchi s’inspire explicitement du parti de l’AKP, au pouvoir en Turquie, et accepte, comme lui, les règles du jeu démocratique et endosse le libéralisme économique. Dès les années 1980, il a souscrit au «code du statut personnel» tunisien qui prohibe notamment la polygamie et la répudiation.

«Ces responsables plus ou moins modernistes, ces islamistes «soft», ne sont pas vraiment inquiétants, acquiesce en substance un observateur. Mais le risque est qu’ils soient dépassés par leur base. Après vingt-cinq ans d’hyper-répression, le balancier pourrait repartir dans l’autre sens.»

«Il y a une grande interrogation, concède Vincent Geisser. Des mouvances plus jeunes, plus «littéralistes» et salafistes se sont développées de manière souterraine depuis la guerre en Irak.» Que pèsent ces organisations? Que veulent-elles? «On ne dispose d’aucune donnée sur elles», poursuit le chercheur français.

Mais leur existence ne fait guère de doute. Des Tunisiens sont parfois arrêtés lors du démantèlement de filières djihadistes à l’étranger. Et en 2007, à Soliman, au sud-est de Tunis, un groupe de «terroristes salafistes», Tunisiens pour la plupart, avait été démasqué après des affrontements sanglants avec les forces de l’ordre. «Ces gens-là n’ont rien de commun avec l’islam classique et intégré, conclut Vincent Geisser. Sa participation au pouvoir est peut-être un moyen de leur faire barrage.»