L’homme porte un gilet qui laisse supposer qu’il est du côté des forces de sécurité. Il en pousse un autre d’un coup violent dans le dos, qui titube, s’effondre à terre et se relève le visage en sang avant de s’éloigner sans demander son reste. Il a manifestement pris plus d’un coup. Il est 22h45, samedi soir; les vapeurs lacrymogènes dispersées dans l’après-midi continuent de prendre à la gorge, mais les hélicoptères ont cessé de tournoyer.

Voilà les derniers soubresauts d’une journée de tension extrême sur l’avenue Bourguiba, l’artère centrale de Tunis. C’est ici que la foule tunisoise, rassemblée en masse, avait acculé Ben Ali au départ le 14 janvier dernier. C’est ici aussi que la jeune révolution connaît ses poussées de fièvre les plus préoccupantes depuis que des casseurs sont sortis des rangs d’une gigantesque manifestation vendredi, puis ont réapparu samedi et encore dimanche, pavés à la main, poussés par l’envie flagrante d’en découdre avec les policiers. Représentants de la garde nationale en uniforme, flics en civil, bâtons à la main, ou en tenue de «ninjas» cagoulés, ces derniers, frappés du sceau de l’infamie au moment de l’effondrement de l’ancien régime, sont eux aussi survoltés. On les dirait habités par un esprit de revanche.

Le chef du gouvernement de transition, Mohamed Ghannouchi n’avait plus le choix; pour faire baisser la pression, après trois jours de violences intenses au cœur de la capitale tunisienne, dont les sources officielles avancent qu’elles ont causé cinq morts samedi et fait 16 blessés du côté des forces de l’ordre, il a annoncé sa démission dimanche en milieu de journée. En jetant l’éponge, le premier ministre, qui fut pendant une décennie celui de Ben Ali, accède à la principale revendication des jeunes mobilisés nuit et jour depuis une semaine sur la place de la Kasbah. Ici, dans l’enceinte de la Médina, où siègent plusieurs ministères, l’ambiance bon enfant tranche avec la fébrilité de l’avenue Bourguiba. On s’attroupe en chantant. Des slogans placardés réclament l’instauration de la démocratie et une vraie libéralisation des médias.

La détermination de chacun est palpable. «Si nous cessons de manifester, ce sera le retour en arrière. Comme en 1987, lorsque Ben Ali avait pris le pouvoir pour finalement ne jamais tenir ses promesses de démocratisation. Il faut maintenir la pression», affirme Bessem. «Je ne connais pas grand-chose à la politique, explique de son côté Kalila, 32 ans. Mais pour moi c’est clair, nous n’avons pas fait la révolution pour que rien ne change. Or Ghannouchi, c’est l’ancien régime. Je n’ai pas confiance en lui.» Problème: si Ghannouchi s’est compromis avec l’ancien régime, lui, au moins maîtrisait l’appareil d’Etat. Qui peut, à sa place, orchestrer la transition vers les premières élections démocratiques? Kalila n’a pas la réponse. Amel non plus. Mais pour elle, en six semaines seulement, la transition s’est fourvoyée: «Le problème de ce gouvernement, c’est le manque de clarté. Ghannouchi n’est jamais venu à la télévision pour donner des explications. Il est dans l’hésitation et dans l’isolement total. Et on a l’impression que les criminels de l’ancien régime sont tous dans la nature. Comme on ne sait pas ce qui se passe, ça nourrit les non-dit.»

Les non-dit et les rumeurs. Comme celles, nébuleuses, qui circulent à propos des casseurs. La rue est convaincue que le Ministère de l’intérieur minimise le bilan des derniers jours, tant les affrontements ont été brutaux et les scènes de tabassage – une dizaine de policiers acharnés sur le dos d’un seul homme – répétées. Mais d’où viennent ces jeunes qui caillassent la police et saccagent les vitrines du centre-ville? A chacun sa réponse. «Alcoolistes» ou chômeurs en mal de frissons pour les uns, prisonniers de droit commun libérés pendant les heures agitées de la révolution pour les autres.

Belhacen brandit deux douilles comme des trophées. Il les a ramassées dans le quartier du Passage, preuve, assure-t-il, que la police a visé les manifestants à balles réelles. Lui aussi a son explication. Tout comme les sicaires de l’ancien régime avaient tenté de semer le chaos dans les jours qui suivirent le départ de Ben Ali, ce sont à nouveau des miliciens du RCD (l’ancien parti-Etat dont la dissolution est en cours) qui sont à la manœuvre. «Les étudiants n’ont pas pu faire des choses comme ça», affirme Belhacen.

Hier soir, sur la place de la Kasbah, ces derniers étaient divisés entre la satisfaction d’avoir obtenu gain de cause et la tentation de rester mobilisés en attendant d’en savoir plus sur les intentions du nouveau premier ministre de transition, Béji Caïd Essebsi, un vétéran de la politique tunisienne âgé de 84 ans. Les abords de l’avenue Bourguiba, jonchés de carcasses de voitures brûlées et de débris de vitrines, avaient, eux, au moins provisoirement, retrouvé le calme.

«Ghannouchi n’est jamais venu à la télévision donner des explications. Il est dans l’hésitation et dans l’isolement total»