La Tunisie stupéfaite des failles sécuritaires

Maghreb Les services de sécurité sur le banc des accusés après la tuerie de vendredi à Sousse

Trente minutes. De l’aveu même des forces de l’ordre, Seifeddine Rezgui a eu une demi-heure pour perpétrer son carnage à l’hôtel Imperial Marhaba, de Sousse, le 26 juin. Un laps de temps suffisant pour tuer à la kalachnikov 38 personnes, pour la plupart des touristes étrangers, et en blesser une trentaine sur la plage où il était arrivé en bateau, dans la piscine couverte de l’hôtel, dans le lobby, au premier étage et enfin sur le parking avant de se faire abattre par la police dans une ruelle.

Un scénario qui fait froid dans le dos pour deux raisons. La Tunisie a connu il y a trois mois à peine, le 18 mars, une attaque, également revendiquée par l’Etat islamique (EI). Des hommes avaient pénétré dans le Musée du Bardo à Tunis et avaient fait 22 victimes. Surtout, la région touchée vendredi dernier est l’une des plus touristiques du pays. La station balnéaire de Port El-Kantaoui est une succession d’hôtels de type «service tout compris» utilisés par les tour-opérateurs européens et russes.

Au-delà des motivations idéologiques du jeune homme de 23 ans, ce sont donc les failles sécuritaires qui interpellent et inquiètent: comment un attentat de cette ampleur a-t-il pu se produire si rapidement après celui du Bardo? Pourquoi la police a-t-elle mis autant de temps à intervenir?

Zohra Driss, la propriétaire de l’hôtel et députée du parti au pouvoir Nidaa Tounes, met en avant le lieu de l’attaque comme première explication: «La plage est un lieu public. Comment un homme en short et avec un parasol [la kalachnikov était dissimulée à l’intérieur, ndlr] peut-il mettre la puce à l’oreille?» Elle assure qu’il n’y a eu aucun défaut de sécurité. Les gardes n’étaient pas armés? Zohra Driss en convient mais assure que ce n’est pas de son ressort. Pour leur part, les agents de sécurité de l’Imperial Marhaba regrettaient de ne pas posséder au moins un chien de garde.

Un policier sans arme

Peu de temps après le début du carnage, deux policiers sont arrivés sur place à bord d’un zodiaque. Selon des témoins, seul l’un d’eux était armé. Mehdi Jemmali, qui travaille à la base nautique proche de l’hôtel, a livré un témoignage édifiant aux médias tunisiens: «Les agents avaient peur. Ils ne voulaient pas affronter le terroriste. Un des employés de l’hôtel a alors pris l’arme mais il ne savait pas l’utiliser.» Une version confirmée par des clients de l’hôtel qui ont vu un homme en maillot rouge tirer et pensaient que c’était un complice.

En s’enfuyant de l’hôtel dans les petites rues adjacentes, Seifeddine Rezgui a été visé par un ouvrier en bâtiment qui était posté sur un toit. Il a lancé des briques et des pierres sur le terroriste avant que ce dernier ne soit tué par les policiers.

L’enchaînement des événements ne plaide pas en faveur des forces de sécurité. Lundi, le ministre de l’Intérieur, Najem Gharsalli, un indépendant proche de Nidaa Tounes, a donné une conférence de presse sur les lieux du drame en présence de ses homologues français, britannique et allemand. Il a annoncé l’arrestation de trois hommes soupçonnés d’appartenir au «réseau qui était derrière ce criminel terroriste». Des propos assez vagues qui risquent de ne pas suffire: «Il faut de nouvelles nominations au Ministère de l’intérieur», exigeait la députée de Nidaa Tounes Bochra Belhaj Hamida, dès le lendemain de l’attaque.

«Trop peu trop tard»

Pour sa défense, le ministre de l’Intérieur a commencé par évoquer un simple problème de «coordination entre la sécurité de l’établissement et les forces de l’ordre». Il a ensuite déclaré que l’attaque était un «coup imprévisible», précisant que Seifeddine Rezgui n’était pas inscrit sur le fichier des éléments terroristes établi par le Ministère de l’intérieur. «Sauf que la page Facebook du terroriste, ouverte à tout le monde, raconte une autre histoire. L’ancien amateur de breakdance ne cachait pas sa radicalisation: «Si l’amour du djihad est un crime, tout le monde peut témoigner que je suis un criminel.»

Samedi, le Ministère de l’intérieur et celui du Tourisme avaient annoncé que 1000 agents viendraient renforcer la police touristique, qui aura le droit d’être armée à partir du 1er juillet, et que des unités de sécurité fixes et mobiles seraient déployées autour des zones touristiques. «Trop peu, trop tard», titrait dimanche le journal tunisien La Presse. Un sentiment de gâchis partagé par beaucoup.

Au lendemain de l’attaque du Musée du Bardo, le gouvernement avait annoncé un projet de loi de lutte contre le terrorisme. Le texte n’a toujours pas été voté. Après les événements de vendredi, les autorités ont assuré que le projet de loi serait soumis au vote avant le 25 juillet.