Maghreb

En Tunisie, «une démocratie qui déraille»

La collision entre une embarcation tunisienne et un navire militaire, le 8 octobre dernier, a mis au cœur de l’actualité un pic d’émigration clandestine en Tunisie. Une situation qui traduit la désillusion du peuple par rapport à la transition démocratique

La marine tunisienne a retrouvé 11 dépouilles supplémentaires ce lundi, après la collision dimanche dernier entre une embarcation de migrants surchargée et un navire militaire, portant le bilan provisoire à 19 morts, et des dizaines de disparus selon des témoins. Huit corps avaient déjà été repêchés et 38 personnes secourues par la marine après l’accident du 8 octobre au large de l’archipel de Kerkennah (centre-est). Un bilan qui pourrait encore s’alourdir, un rescapé affirmant qu’environ 90 personnes se trouvaient à bord du bateau qui a sombré.

Ce drame remet au cœur de l’actualité la question de l’émigration clandestine en Tunisie. Le nombre de départs vers l’Italie depuis la Tunisie a connu une augmentation inhabituelle ces dernières semaines, selon l’Organisation internationale pour les migrations.

Si la Tunisie est considérée comme ayant réussi sa transition politique après la révolution de 2011, le pays reste en difficulté sur le plan économique et le taux de chômage demeure élevé, surtout chez les jeunes. Il y a sept ans, un jeune Tunisien vendeur de légumes, Mohamed Bouazizi, s’immolait par le feu. Son geste allait réveiller la colère et l’indignation de toute une génération, précipitant ainsi la révolution du Jasmin. Depuis, les espoirs de nombreux Tunisiens ont été déçus.

La désillusion se traduit aussi par une crise de confiance envers la présidence de Béji Caïd Essebsi. Une récente étude, réalisée par Arab Barometer (une plate-forme de données tirées de questionnaires en ligne sur la région), souligne que le nombre de Tunisiens qui disent «faire confiance au gouvernement» est passé de 62% en 2011, juste après la révolution, à 35% en 2016. Selon Sarah E. Yerkes, spécialiste de la Tunisie et du Moyen-Orient à la Fondation Carnegie, basée à Washington, de nombreuses incertitudes planent sur la scène politique tunisienne et entravent la transition démocratique. Entretien.

Le Temps: Comment décririez-vous la situation politique actuelle en Tunisie?

Sarah E. Yerkes: Plusieurs signes démontrent que la démocratie déraille en Tunisie. Premièrement, le président Caïd Essebsi a suggéré, lors d’une allocution télévisée, que la Constitution tunisienne devrait être modifiée pour donner plus de pouvoir à l’exécutif. Puis, en septembre, le premier ministre, Youssef Chahed, a opéré un remaniement gouvernemental qui a réintroduit trois anciens ministres ayant exercé sous le régime dictatorial de Zine el-Abidine Ben Ali. Le retour d’anciens bénalistes au pouvoir accroît l’érosion de la confiance entre le peuple et le gouvernement. Tout comme l’adoption, quelques jours plus tard, de la loi sur «la réconciliation économique».

En quoi consiste cette loi?

Le parlement tunisien a voté une loi controversée sur la «réconciliation dans le domaine administratif». Le texte accorde une amnistie aux fonctionnaires qui ont facilité la corruption sous le régime de Ben Ali, sans être l’objet d’une quelconque procédure judiciaire. Cette loi est dangereuse pour l’avenir de la démocratie en Tunisie. Elle permet aux fonctionnaires les plus impliqués dans la corruption sous l’ancien régime de reprendre leur position de force, en toute impunité. Elle entrave aussi toute forme d’enquête et de justice pour les violations des droits humains qui ont prévalu en Tunisie pendant des décennies.

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On ne demande donc pas l’avis de la société civile?

Non, et les Tunisiens reviennent de plus en plus dans la rue au lieu de se tourner vers les urnes pour exprimer leurs griefs. Le mouvement Manish Msemah («Je ne pardonne pas», en tunisien) a mobilisé plusieurs milliers de personnes contre le texte de la «réconciliation économique», jugé contraire au processus de justice transitionnelle. Un choix qui se traduit par la frustration envers les partis politiques et par le faible niveau de participation des électeurs. Dans un récent sondage, 83% des Tunisiens ont affirmé ne pas savoir pour quel parti voter si une élection avait lieu demain. Les deux plus grands partis au pouvoir, Nidaa Tounes (progressiste) et Ennahda (islamo-conservateur), n’ont obtenu que 3% des votes chacun, ce qui représente un score extrêmement faible.

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Dernièrement, c’est le report des élections municipales qui a poussé les Tunisiens à manifester…

Oui, et c’est encore un signe qui démontre que le processus démocratique bat de l’aile. C’est la troisième fois consécutive que les élections municipales – les premières depuis la chute du régime Ben Ali – sont reportées. Ces élections doivent entre autres ancrer le processus démocratique à l’échelon local. Elles étaient initialement prévues pour octobre 2016, mais elles ont été reportées à mars 2017 puis à décembre 2017 en raison de divers facteurs logistiques et politiques. Le gouvernement les a annulées cette fois parce que le président de l’ISIE (Instance supérieure indépendante pour les élections) a démissionné au cours de l’été, ralentissant ainsi le processus de préparation des élections.

Peut-on parler d’un fossé entre le peuple et le gouvernement?

Il existe un fossé énorme entre le peuple et le gouvernement. La société civile tunisienne commence à se demander si la révolution n’était pas un rêve. Les gens estiment qu’ils ne sont pas représentés par le gouvernement et que le gouvernement a trahi les principes de la révolution. Les Tunisiens sont écartés des prises de décision. Toutes ces mesures ont des impacts négatifs sur un peuple qui est déjà sceptique envers ses représentants. Cette situation ne fait que contribuer à l’épanouissement de Daech et de certains groupes extrémistes, et pousser vers leurs rangs les jeunes Tunisiens habités par la colère et la frustration.

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