Allemagne

Les «Turcs» au cœur des élections à Berlin

Les électeurs de la capitale allemande élisent ce dimanche leur parlement régional et les maires d’arrondissements. La participation est en hausse. Dans certains quartiers, le vote des électeurs d’origine étrangère sera décisif. Reportage

Mise à jour, 16h00

Le taux de participation s'annonçait en forte progression à midi à Berlin, où les électeurs votent ce dimanche pour renouveler leur parlement régional. Le taux de participation à midi montrait un gain de 6 points par rapport au précédent scrutin de 2011, à 25,1%, selon les autorités locales. Les bureaux de vote ferment à 18h00 et les premières tendances devaient être dévoilées dans la foulée. Une percée de la droite populiste et un revers pour le parti d'Angela Merkel sont à nouveau attendus.


Onur Bayar a planté son stand sur la Karl-Marx Strasse, une artère commerçante à forte densité de circulation du quartier populaire de Neukölln à Berlin. Tables en plastique blanc, parasol orange et blanc estampillé du logo de la CDU… Onur Bayar, 19 ans, fils de Kurdes de Turquie, fait campagne pour le parti de la chancelière allemande Angela Merkel, dans ce quartier où la majorité de la population a des racines étrangères.

«Quand j’étais au lycée, j’ai regardé les programmes des différents partis, se souvient le jeune homme. J’ai choisi la CDU parce qu’avec ses valeurs chrétiennes de solidarité et l’importance qu’il accorde à la famille, cette formation m’a semblé être la plus proche des valeurs de l’islam qui sont pour moi essentielles.»

Possible nouveau revers pour la CDU

On vote dimanche à Berlin, pour le renouvellement du parlement régional et des mairies d’arrondissement. Selon les derniers sondages, le maire SPD Michael Müller peut espérer être réélu dimanche, avec 23% des voix. Il pourrait par contre changer de partenaire de coalition. Son actuel allié, la CDU, essuierait un nouveau revers électoral avec 18%. Müller pourrait alors être tenté de s’allier avec les Verts (crédités de 15%) et les néocommunistes de die Linke (14,5%). Les populistes de l’AfD misent sur 14% des suffrages.

Pour les différents partis du pays, les électeurs d’origine turque constituent un appoint de voix incontournable. 200 000 d’entre eux vivent ainsi à Berlin. T-shirt gris, short de sport, chaussures de basket aux pieds, Onur Bayar plie les prospectus que sa bande de copains – Yasmine (mère allemande, père africano-indien), Bilal (Turc), Abas (Libanais), Cesur (Turc) et Wladimir (Russe) – distribuent aux passants. La campagne se fait, souvent, en turc. Des femmes voilées poussent leurs poussettes, des bandes de garçons à la coiffure soigneusement gominée, t-shirt blanc moulant des biceps entraînés, chaînes autour du cou passent devant le stand.

Premier vote

Poignées de main chaleureuse. «Onur! Qu’est ce que tu fais là?» Onur distribue ses tracts. «Dimanche, hein, tu votes pour moi!» Les garçons acquiescent. Eux qui n’ont encore jamais voté voteront dimanche pour la première fois pour la CDU… Indifférents, deux papys turcs prennent un peu d’ombre sous un arbre. Un couple d’étudiants allemands refuse les tracs. «Je me suis déjà fait traiter de nazi par ces Gentris», comme il appelle le mélange de jeunes bobos, d’étudiants et d’artistes de plus en plus nombreux à coloniser ce quartier populaire, l’un des rares où les loyers sont encore abordables et en proie à la gentrification.


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Onur Bayar a passé toute sa vie dans le quartier. Sur ses affiches, il se présente comme «votre candidat pour Neukölln, un de chez nous.» La plupart des habitants du quartier sont comme lui d’origine turque ou arabe. «Ici, les gens votent traditionnellement plutôt pour le SPD ou die Linke, rappelle Onur. Mon cœur de cible, ce sont les familles, les plus de 40 ans, les retraités…»

Faire face à de multiples réticences

Mission difficile que celle d’Onur Bayar. Jeune issu de l’immigration, il doit affronter les réticences des Allemands de souche âgés, tentés selon les sondages par les sirènes du parti populiste AfD. Kurde, il lui faut faire face aux réserves de nombreux Turcs. Le jeune homme évite d’ailleurs de se laisser entraîner sur le terrain de la politique turque. «Erdogan, on n’est ni pour ni contre dans ma famille. C’est vrai que la politique de l’AKP est contestable sur le plan des droits de l’homme et de la presse. Mais le bilan économique d’Erdogan est positif. Vous savez, ici, je me bats pour les thèmes importants pour le quartier: la lutte contre la hausse des loyers, la gratuité des jardins d’enfants, le renforcement des effectifs de police…»

Onur Bayar a peu de chances de remporter son pari dimanche, dans ce quartier acquis au parti social-démocrate. «C’est un des paradoxes du vote des Turcs d’Allemagne, rappelle Gülistan Gürbey, politologue à l’Université Libre de Berlin et spécialiste des relations germano-turques. En Turquie, ils votent pour les conservateurs de l’AKP et en Allemagne, pour le parti-social démocrate ou pour les Verts…» Le SPD surtout a su gagner les voix de cet électorat via les syndicats, lorsque la première génération est arrivée en Allemagne pour travailler dans l’industrie.

La Turquie, facteur décisif lors du vote

Aujourd’hui, lorsqu’ils votent, les Turcs d’Allemagne ont les yeux tournés vers Ankara. «Les Allemands d’origine turque ont deux motivations principales, poursuit la politologue: quelle est la position de tel ou tel parti envers la Turquie, l’intégration de la Turquie à l’Union européenne, le conflit kurde… Et quelle est leur position vis-à-vis de l’intégration et de l’immigration. Très tôt, le SPD a présenté des candidats d’origine turque par exemple, ce que la CDU ne fait que depuis peu.»

Aux yeux de cet électorat, la formation d’Angela Merkel, résolument opposée à l’adhésion de la Turquie à l’UE, part avec un désavantage de taille. L’ouverture des frontières aux réfugiés syriens est également perçue avec scepticisme. Les nouveaux arrivants représentent une concurrence directe lors de la recherche de loyers modérés ou d’un emploi.

Onur Bayar ne se fait pas trop d’illusions pour dimanche. S’il n’est pas élu, il se lancera dans les études de médecine qu’il a choisies, malgré le scepticisme d’un père pour qui le mieux, «c’est de travailler le plus vite possible».

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