Ces Turcs qui ont de la sympathie pour l’Etat islamique

Moyen-Orient Les combats à Kobané ont provoqué de violents heurts ce mois-ci entre Kurdes et Turcs en Turquie

«Une dizaine d’hommes ont foncé sur nous en criant «Dieu est grand!» Ils avaient le visage masqué, des bâtons et un couteau. Deux amis ont été blessés.» Ce 26 septembre, Dilan Erdogan accrochait une banderole «Etat islamique, assassin!» sur le campus de l’Université d’Istanbul. L’étudiante de 20 ans, membre d’un collectif d’extrême gauche, a reconnu certains assaillants. «Ils appartenaient à un groupe qui se fait appeler Jeunesse musulmane. Les autres n’avaient rien à voir avec l’université.»

Les jours suivants, les mêmes scènes se sont répétées dans les couloirs de la faculté, suivies d’une descente de police et de 42 gardes à vue, dont celle de Dilan, le 13 octobre. Entre-temps, les heurts entre anti et pro-djihadistes – ou présentés comme tels – s’étaient étendus aux rues de Turquie, et notamment de son sud-est à majorité kurde. Ces violences-là ont été autrement plus meurtrières: 42 morts, officiellement. Le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, a encore dénoncé mardi des actes de «vandalisme sous prétexte de soutenir [les combattants kurdes qui défendent la ville kurde syrienne de] Kobané».

«Sympathie» pragmatique

Mais au-delà du sort de cette ville syrienne jouxtant la frontière turque, où l’Etat islamique (ou Daech en arabe) et les forces kurdes s’affrontent sans répit, les violences en Turquie rappellent que ce pays couve les mêmes fractures – politiques, ethniques, religieuses – que ses voisins du Moyen-Orient. Une partie de la société, y compris chez les quelque 15 millions de Kurdes, avoue une certaine «sympathie» pour le groupe djihadiste. Dans un sondage Metropoll publié en septembre, ils étaient 1,3% à s’exprimer ainsi. Si ces chiffres sont fiables, cela représente environ un million de Turcs.

Chez certains comme Yasar, un commerçant, cette «sympathie» semble moins idéologique que pragmatique. «Si l’Etat islamique peut aider la Turquie à se débarrasser du PKK, alors je suis à ses côtés. Tant qu’ils tuent des terroristes et qu’ils ne menacent pas la Turquie, je les soutiens», annonce-t-il sans détour. Le commerçant fait référence aux combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui défendent Kobané aux côtés de leurs «cousins» syriens du Parti de l’union démocratique (PYD).

Après trente ans de guerre, le PKK reste l’ennemi numéro un de l’armée turque, mais le gouvernement a entrepris il y a deux ans un «processus de paix» avec le chef emprisonné de l’organisation, Abdullah Öcalan. L’offensive djihadiste à Kobané a ravivé chez certains Turcs l’idée que la «question kurde» pouvait se résoudre par les armes à l’heure où, justement, le PKK menace de les reprendre. «Peut-être que l’Etat islamique réussira là où notre armée a échoué», n’hésite pas à dire Yasar.

Chez d’autres, ultra-minoritaires, la haine du PKK se double d’une proximité idéologique avec les hommes de Daech. Plusieurs centaines de Turcs – 600, de source officielle – ont ainsi rejoint les rangs de l’organisation, qu’Ankara reconnaît comme «terroriste» depuis un décret d’octobre 2013. Dans des vidéos diffusées sur Internet, des djihadistes turcs appellent leurs compatriotes à les imiter.

«Relation de fraternité»

Mais d’autres vidéos, tournées celles-là à Istanbul, font parler d’elles ces derniers jours. On y voit les membres et sympathisants d’un groupe islamiste afficher leur soutien à Daech et, pour l’un d’eux, évoquer ses échanges téléphoniques avec un djihadiste turc. Les images ont été tournées par un participant, puis publiées intégralement sur le site officiel du groupe et d’une revue affiliée.

Son rédacteur en chef, Ali Osman Zor, a passé de longues années en prison pour des charges de terrorisme. Il affirme n’avoir rien à cacher. «Nous n’avons pas de relation organique avec l’Etat islamique, assure-t-il. Mais il existe bien sûr une relation de cœur, de fraternité qui unit tous les musulmans du monde.» Chez cet homme de 46 ans, la sympathie pour Daech est indissociable d’une répulsion à la présence des Occidentaux «dans notre région, notre maison». Ali Osman Zor juge donc «légitimes» les pires violences de Daech, qu’il décrit comme un «mouvement de résistance», tout comme il juge «naturel» le projet d’établir un «Etat islamique». Des propos qui pourraient tomber sous le coup de la loi antiterroriste turque, confirme une source officielle.

Ce soutien affiché, aussi minoritaire soit-il, témoigne de la «salafisation de la pensée islamique en Turquie et dans le monde depuis le XXe siècle», selon Hilmi Demir. Pour ce professeur de théologie, «si l’on ne peut pas encore parler d’une sérieuse organisation du salafisme en Turquie, il est clair que les sympathisants venus d’Occident et les conflits qui se propagent au Moyen-Orient représentent pour la Turquie un réel danger».