Méditerranée

Ces Turcs qui s’installent chez le frère ennemi grec

Alors que Recep Tayyip Erdogan effectue une visite historique en Grèce, une partie des Turcs qui fuient le pays s’implantent en Grèce. Ils y louent ou achètent des biens immobiliers

A Kifissia, banlieue aisée à quelques kilomètres d’Athènes, Olga se sent chez elle. «Le climat est très agréable et la culture proche», explique cette Turque installée ici depuis trois ans et demi. Comme ses compatriotes que nous avons rencontrés, elle préfère ne pas dévoiler son vrai prénom.

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Cet emménagement chez le frère ennemi grec, elle le justifie d’abord par le métier de son mari. «Il est dans le commerce, la Grèce est à une position charnière pour nous», précise-t-elle, avant d’ajouter: «Je n’ai pas quitté la Turquie à cause de la situation politique du pays.» Comme s’il s’agissait surtout de ne pas entrer dans ce débat sur l’évolution de la Turquie depuis que Recep Tayyip Erdogan, en visite en Grèce ce jeudi et vendredi, a pris le pouvoir à Ankara. En creusant un peu, on apprendra cependant qu’elle et son mari refusaient que leurs deux enfants aillent dans une école en Turquie, religieuse. En Grèce, le couple a opté pour l’école britannique.

«Retour en arrière»

Faruk vit en Grèce depuis plus de vingt ans. «Aujourd’hui, de nombreux Turcs partent, car ils refusent que leurs enfants aient une éducation religieuse», constate-t-il. Lui, qui ne supporte «ni le retour à la religion, ni le retour en arrière généralisé en Turquie», constate qu’il y a, chez ses compatriotes, «une forte tendance à vouloir rejoindre la Grèce, un pays proche géographiquement et culturellement.»

D’après Lydia Papandreou, qui dirige LP Home, une agence immobilière à la clientèle internationale, «il y a, depuis quelques années, une augmentation de la clientèle turque. Une part d’entre eux loue un bien en Grèce, notamment parce qu’ils veulent que leurs enfants puissent aller à l’école française, britannique ou américaine. Les plus fortunés achètent pour bénéficier du Golden visa». Ce «visa d’or» a été introduit par une loi votée en 2013. Elle donne à quiconque investit plus de 250 000 euros dans le pays le permis de résidence en Grèce et, donc, le droit de séjour dans les autres Etats membres de l’Union européenne jusqu’à six mois par an.

Boat people turcs

«Ceux qui ont les moyens effectuent des achats immobiliers», confirme Faruk. Et il ajoute: «Beaucoup de Turcs opposés au pouvoir sont réfugiés sur les îles grecques». En novembre, les corps d’une famille, des enseignants avec leurs enfants, ont même été retrouvés dans la mer Egée. Ils tentaient de traverser sur un rafiot de fortune, comme les réfugiés syriens l’an passé.

La Grèce deviendrait-elle une terre d’asile pour les Turcs en délicatesse avec le régime Erdogan? Elle est en tout cas, pour eux, un lieu de fuite plus ou moins avoué. Depuis le début de l’année, ils seraient même 925, selon les autorités turques, à avoir déposé une demande d’asile dans ce petit bout d’Europe. Ainsi, après le coup d’Etat du 16 juillet 2016 à Ankara, huit militaires turcs ont gagné, en hélicoptère, la Grèce. La justice hellène a rejeté la demande d’extradition déposée par le gouvernement turc. Mais ils n’ont toujours pas obtenu l’asile dans le pays. Cette question sera, sans doute, au menu des discussions lors de la visite de Recep Tayyip Erdogan dès ce jeudi.

Nombreux sujets de friction

Unanimement qualifiée d’«historique» – la dernière visite à Athènes d’un président turc remonte à 1952! – elle doit permettre d’«améliorer le dialogue entre les deux pays», souligne l’entourage d’Alexis Tsipras, le premier ministre grec. Une nécessité tant les sujets de friction sont eux aussi historiques et nombreux: tensions en mer Egée, flux de migrants depuis la Turquie, avenir de Chypre… L’île méditerranéenne est divisée depuis 1974 entre une partie turque, au nord, et une autre grecque, au sud.

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Dans la population grecque ou turque vivant en Grèce, la visite d’Erdogan suscite toutefois agacement voire inquiétude. «Je n’attends rien d’un président qui trempe dans la corruption, la répression et qui s’attaque à la société turque», précise Faruk. Pour Savas Kalederidis, ex-officier de l’armée grecque et éditorialiste au journal Dimokratia, «Erdogan est dans une période délicate». «Il est isolé vis-à-vis des Occidentaux. Il a besoin, par sa communication, de construire une success story», ajoute Thanos Dokos, directeur du centre de recherche Eliamep. Quitte à flatter la minorité turque en Grèce. C’est ce que craignent nombre de commentateurs qui analyseront méticuleusement ses faits, gestes et propos le vendredi 8 décembre quand il ira voir la minorité musulmane à Komotini, dans le nord du pays, à quelques kilomètres de la frontière avec la Turquie.

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