Stupéfiante et terriblement confuse: aucun mot n’est assez fort, aucun récit assez précis pour raconter la nuit qu’a vécue la Turquie de vendredi à samedi. A Istanbul, il était presque 22h30 lorsque des soldats en uniforme, appuyés par des chars, ont bloqué les accès des deux ponts du Bosphore dans le sens Asie-Europe. Premier acte d’une opération que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et son premier ministre, Binali Yildirim, refusent de nommer «coup d’État».

Il s’agit d’une «tentative», d’une «mutinerie», d’une «trahison», insistent les deux dirigeants, qui ont immédiatement pointé du doigt un «petit groupe» de militaires agissant pour le compte d’une «structure parallèle» et responsables de la mort d’au moins 161 personnes, parmi lesquelles de nombreux civils et policiers - sans compter les 104 putschistes abattus. Plus de 1140 autres ont été blessées.

Coup d'Etat à nul autre pareil

Ces cinquante dernières années, la Turquie a subi plusieurs coups d’État, plus ou moins sanglants, plus ou moins attendus, tous inspirés par des soldats qui s’arrogeaient le droit de défaire des exécutifs perçus comme une menace pour l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République laïque.

Mais aucun putsch n’a ressemblé, dans sa façon de faire, aux événements des dernières heures. Bombes larguées depuis des avions sur le siège du Parlement et à proximité du palais présidentiel à Ankara; hélicoptères de putschistes tirant sur des foules hostiles à leur intervention; chasseurs F16 sommés par le gouvernement de détruire ces appareils (au moins un hélicoptère Sikorsky a été abattu à Ankara); hauts gradés de l’armée se succédant sur les écrans pour renier leurs collègues putschistes; prise en otage du chef d’état-major, Hulusi Akar, finalement libéré en début de matinée samedi.

L'imam Gülen dans le viseur

Et puis cette révélation de Tayyip Erdogan, arrivé vers 4 heures du matin (1 heure GMT) à l’aéroport d’Istanbul, selon laquelle l’hôtel où il se trouvait vendredi, dans la station balnéaire de Marmaris, a été bombardé peu après son départ. Le chef de l’État a tenu un discours combattif, défiant et désignant les auteurs du complot comme «une structure d’État parallèle» infiltrée dans les forces de sécurité, a-t-il dénoncé.

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Sa formule renvoie aux fidèles d’un imam exilé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, auquel le président livre depuis fin 2013 une lutte sans merci. L’intéressé s’est empressé de nier toute implication.

Le chef de l’État a été jusqu’à qualifier les développements des dernières heures de «grâce d’Allah»: «C’est l’occasion de nettoyer les forces armées turques», a-t-il martelé, suggérant que les putschistes ont pu vouloir agir avant le Conseil militaire suprême, prévu début août. Une purge anti-Gülen dans les commandements de l’armée était en effet attendue à l’occasion de ce sommet annuel. Devant une foule nombreuse réunie à l’aéroport Atatürk, Recep Tayyip Erdogan a promis de «ne pas partir [de l’aéroport] avant le retour à la normale».

Le nombre et le nom des putschistes, qui prétendaient vendredi soir avoir «pris le contrôle du pays» et imposé un couvre-feu, n’ont pas été communiqués officiellement, en l’absence de leaders visibles. Le premier ministre Binali Yildirim a toutefois parlé d’une cinquantaine de gradés, dont 20 seraient déjà morts. Les survivants risquent la prison à vie pour «trahison à la patrie».

Purges à l'armée et chez les juges

Car la justice turque est à pied d’œuvre: 2839 soldats avaient déjà été arrêtés samedi midi. On a notamment vu, à Istanbul et Ankara, des groupes de militaires se rendant, mains en l’air, aux forces de police qu’ils venaient d’affronter, dont une cinquantaine sur le pont du Bosphore et environ 200 retranchés à l'état-major. La justice fait aussi son ménage en interne: le Conseil supérieur des juges et procureurs (HSYK) a démis de leur fonctions pas moins de 2745 juges samedi.

Les Turcs dans la rue

Malgré l’annonce d’un couvre-feu par les auteurs du coup d'Etat, à Istanbul, Ankara, Izmir et ailleurs, des milliers de Turcs sont descendus dans les rues pour dénoncer, pendant toute la nuit, l’action de ces militaires. Les médias du pays ont montré les images ahurissantes de manifestants s’allongeant sous les chars, ou se dressant dessus, ou capturant des soldats putschistes pour les livrer à la police.

Le président Erdogan avait appelé ses concitoyens à «descendre dans la rue». Ce dernier – contrairement aux putschistes que les Turcs assimilent à un passé traumatisant – dispose d’une assise populaire et de millions de sympathisants comme Mustafa Uzun, commerçant du quartier stambouliote de Besiktas. «Je soutiens et j’ai confiance dans notre président. Je suis sûr qu’il va écraser ce coup et détruire une fois pour toutes les agents de Gülen infiltrés parmi nos soldats. Il aurait dû le faire plus tôt – avant les policiers ou les juges – car ce sont eux les plus dangereux. La preuve !» s’exclame-t-il.

Trop souffert des complots

Murat Zan, ingénieur médical, est tout sauf un admirateur du chef de l’État. «Mais nous avons trop souffert des complots au sein de notre armée. En démocratie, ceux qui arrivent par les urnes doivent être chassés par les urnes, réagit-il. Sauf, bien sûr, si tout cela a été planifié par Erdogan lui-même», se risque-t-il à suggérer, reprenant à son compte une théorie en vogue, depuis vendredi soir, parmi les détracteurs du président.

Esra Simsek, elle, tremble encore derrière son comptoir. Cette épicière n’a fermé boutique qu’à 3 heures du matin. «J’ai très peur, confie-t-elle. Je ne pourrai pas dormir ce soir.» Pas plus que Bora Erdem, patron de café, qui se dit «sous le choc. Je n’arrive pas à décoller mes yeux du téléphone et de la télévision. Je pensais que la Turquie en avait fini pour toujours avec l’ère des coups d’État», lâche ce Stambouliote, dans un soupir triste.