Trukménistan

Au Turkménistan, une élection pour la forme

La dictature d’Asie centrale, une des plus fermées du monde, «élit» son président ce dimanche. Sept candidats sont en lice. Un pluralisme de façade auquel personne ne croit dans cette république qui jouirait des quatrièmes réserves de gaz du monde

Formellement, tout y est. Jusqu’à un certain degré du moins. Sept candidats sont en lice, ils ont tous les mêmes petites affiches de campagne, sans traitement de faveur pour le président Berdymoukhamedov, qui, à 54 ans, «brigue» un deuxième mandat, ont des meetings en province, voient la télévision leur consacrer des reportages… Et pourtant, personne n’y croit. «Côté population, c’est l’apathie totale. Chacun sait que cette élection est une pure farce. Seuls les fonctionnaires sont hystériques en raison de l’obligation qu’ils ont de rameuter les citoyens. Ils passent en permanence chez les gens pour leur dire de venir voter», raconte un habitant d’Achgabat, la capitale.

Grande renaissance

«Quand on lit le petit texte qui accompagne la photo des candidats, sur les affiches électorales, on s’aperçoit que pas un n’y dit «je» et que ces lignes ne sont que des généralités, sur la grandeur des réalisations de la Grande renaissance [nom de la politique de Gourbanguly Berdymoukhamedov]. Pas une ligne de programme, sans même parler d’évoquer les problèmes du pays», explique le rédacteur en chef du Projet d’Information Alternative du Turkménistan, une newsletter éditée dans une capitale européenne. Et ce journaliste, requérant l’anonymat, d’affirmer que, selon les informations qu’il reçoit du Turkménistan, les visites en province des six autres candidats «ne sont faites que pour fournir des images à la télévision nationale. Ce ne sont pas de vrais meetings.»

Certes, avant, sous Saparmourat Niazov, décédé en décembre 2006, il n’y avait pas d’élections du tout. Celui qui se faisait appeler Turkmenbachi, le «Chef de tous les Turkmènes», s’était fait élire lors de la première élection qui a fait suite à la chute de l’URSS, en 1991, mais il était alors le seul candidat. Ensuite, Niazov s’était aménagé une dictature aussi fantasque que cruelle, s’était autoproclamé «Président à vie» et avait rédigé une constitution n’autorisant qu’un seul parti… le parti démocratique du Turkménistan. Formellement, cela a changé sous Gourbanguly Berdymoukhamedov.

A la mort de Turkmenbachi, son ministre de la Santé, dentiste de formation, prend les rênes du pouvoir. Chacun l’a compris, rassemblant ses souvenirs de kremlinologie, en apprenant que Berdymoukhamedov allait diriger la commission en charge des funérailles. Lors de l’élection de février 2007, qu’il remportera avec 89% des voix, il prend soin de ne pas être seul en lice. Cinq autres candidats s’offrent au suffrage des quelque trois millions d’électeurs turkmènes. Rien que des petits fonctionnaires. Le site web d’opposition Chroniques du Turkménistan, qui a son siège à Vienne, révélait en décembre dernier que sur ces cinq candidats de paille, un est en prison, un a disparu, deux ont perdu leur emploi et un est à la retraite.

La même logique de candidatures est à l’œuvre cette année: outre deux ministres, inconnus du grand public, les «adversaires» de «notre respecté président», comme l’appellent à longueur de temps les présentateurs des journaux télévisés, sont de petits responsables d’entreprises d’Etat, de coton par exemple, ou un gouverneur régional adjoint. L’élection est un tel simulacre que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe a jugé inutile d’envoyer une mission d’observation du scrutin.

La dictature de Gourbanguly Berdymoukhamedov se veut moins ubuesque que celle de son prédécesseur. Et ce «en partie à cause de la géopolitique. Afin de faciliter les choses pour les grandes entreprises pétrolières occidentales [soucieuses de leur image], Berdy a restauré le multipartisme. Dans la Constitution, en 2008, et dans une loi qui vient juste d’être adoptée, en janvier. Mais c’est juste formel, il est évident qu’il ne changera rien», affirme Farid Toukhbatulline, le directeur des Chroniques du Turkménistan.

Réserves en gaz

C’est que cette république enclavée d’Asie centrale veut absolument diversifier ses routes d’exportation de son gaz, dont elle possède les quatrièmes réserves de la planète. Il en va de son indépendance et de sa santé budgétaire. Son obsession est d’échapper à l’emprise des gazoducs russes, hérités de l’URSS. Achgabat exporte un peu chez le voisin iranien et a inauguré, fin 2009, un gros tube filant vers la Chine. Mais cela ne suffit pas. Gourbanguly Berdymoukhamedov rêve de vendre son gaz à l’Europe. D’où le souci d’y mettre les formes démocratiques.

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