Il est 21 heures. Les ateliers de Caglayan, le «quartier du textile» de la mégapole stambouliote, se sont tus pour la nuit. Emmitouflés dans leur blouson, deux jeunes ouvriers, Mahmoud et Mohammed, évoquent la «rumeur» de ces dernières semaines: les Syriens de Turquie auraient le droit de travailler. «Avec une fiche de paie, un salaire minimum et des horaires légaux», avance Mohammed. Depuis plus de deux ans, ces jeunes Syriens d’Alep, cousins âgés de 17 ans, repassent des étoffes dans un atelier de Caglayan. «Pour 300 livres [90 euros] par semaine… toutes les deux semaines», ironise Mahmoud, que son patron «oublie» de rémunérer une fois sur deux.

La rumeur dit vrai. Un règlement du 15 janvier autorise les entreprises turques à embaucher des Syriens. Il impose un quota – les Syriens ne peuvent dépasser 10% du total des salariés – et une limite géographique – un Syrien ne peut travailler que dans la province où il a été enregistré. Longtemps récalcitrant, le gouvernement turc a pris acte d’une réalité: beaucoup des 2,5 millions de Syriens accueillis sur son territoire travaillent déjà, sans aucun droit, pour un salaire de misère. Certaines études estiment à 250 000 le nombre de ces salariés de l’ombre; d’autres en comptent deux fois plus. En ouvrant aux Syriens son marché du travail, Ankara cède aussi aux pressions de l’Europe, qui attend de la Turquie qu’elle garde ces réfugiés chez elle et s’apprête à y consacrer un fond de trois milliards d’euros.

Demande d’aide de l’OTAN

«Dès la semaine prochaine, nous proposerons à l’UE des projets [pour l’usage de ce fonds]», a déclaré lundi le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, qui recevait à Ankara son homologue allemande, Angela Merkel. La chancelière, dont c’est la deuxième visite en quatre mois, était venue presser les Turcs d’en faire davantage pour ralentir les départs vers la Grèce. Malgré l’accord signé par Bruxelles et Ankara en novembre dernier, leur nombre reste très élevé – plus de 50 000 le mois dernier.

Angela Merkel a plaidé une nouvelle fois pour un système de «contingents»: «Si nous voulons empêcher l’immigration illégale, nous devons être prêts à accepter ces gens légalement», a-t-elle expliqué, alors qu’au moins 35 personnes perdaient la vie, lundi, dans deux naufrages en mer Egée. Berlin et Ankara vont également «utiliser la rencontre des ministres de la Défense de l’OTAN», mercredi et jeudi à Bruxelles, pour voir «dans quelle mesure l’OTAN peut soutenir, en matière de surveillance en mer, le travail de [l’agence européenne aux frontières] Frontex et des garde-côtes turcs», a annoncé la chancelière.

«Pour dissuader les Syriens de partir vers l’Europe, il faut surtout leur permettre de s’intégrer et de croire en un avenir en Turquie», insiste le juriste Lami Tokuzlu, de l’Université de Bilgi, qui considère les permis de travail comme une «avancée majeure». Mais pour être efficace, ajoute-t-il aussitôt, il va falloir «multiplier les contrôles et punir les employeurs qui ne respectent pas les règles».

Et ce n’est pas tout. «Que dira-t-on aux Turcs non déclarés – surtout à ceux de 40, 50, 60 ans, qui n’ont jamais bénéficié d’une protection sociale et qui ne peuvent pas prendre leur retraite parce qu’ils n’ont aucun droit?» demande Ali Attar, ouvrier du textile. Selon une étude récente, l’économie informelle représente en effet près de 30% du PIB turc, un record dans l’OCDE. «Si le gouvernement veut faire appliquer la loi pour les Syriens, il faut qu’il la fasse appliquer pour les Turcs», argumente Ali Attar, qui note que beaucoup de ses collègues accusent les Syriens de «voler leur boulot».

Mais du haut de ses 17 ans, c’est une autre question qui tourmente le jeune Mahmoud, le réfugié d’Alep. «Alors quoi? Je vais cotiser à la sécurité sociale turque, comme si j’allais vieillir ici?» lâche-t-il, l’air abattu. Avant de se ressaisir: «Même s’ils rasent Alep, même s’ils tuent tous les Syriens, mon pays, c’est la Syrie. C’est là-bas que je veux vieillir.»