La Turquie a accusé vendredi la France de se comporter «comme un caïd» et d'«accentuer les tensions» en Méditerranée orientale, après le renforcement de la présence militaire dans cette zone où Ankara et Athènes s'opposent.

«La France, en particulier, devrait cesser de prendre des mesures qui accentuent les tensions. Ils n'obtiendront rien en se comportant comme des caïds», a déclaré vendredi le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu lors d'une conférence de presse avec son Ignazio Cassis à Genève. «Nous ne souhaitons pas l'escalade, mais la Grèce devrait agir avec bon sens», a ajouté le ministre.

■ Le point de départ de ces tensions

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a prévenu qu'une attaque contre un navire turc cherchant des hydrocarbures dans une zone disputée de la Méditerranée se payerait au «prix fort», et a laissé entendre qu'un incident s'était déjà produit.

Les tensions entre la Turquie et la Grèce se sont aggravées lorsqu'Ankara a envoyé lundi le navire Oruç Reis explorer une zone au large de l'île grecque de Kastellorizo. Plusieurs bâtiments de guerre turcs accompagnaient l'Oruç Reis. La Grèce a répondu en envoyant ses propres bateaux de guerre dans la zone pour surveiller les activités turques.

Jeudi, la France a renforcé sa présence militaire en Méditerranée orientale, en soutien à la Grèce, face à la Turquie qui est déterminée à pousser son avantage dans l'exploration d'hydrocarbures.

A ce sujet: La Grèce en quête d’alliés face à la Turquie

La France a déployé «temporairement» deux chasseurs Rafale en Crète, arrivés de Chypre où ils étaient depuis lundi, et deux navires de guerre (le porte-hélicoptères Tonnerre, qui était en route vers Beyrouth où il est attendu vendredi pour apporter de l'aide après l'explosion meurtrière du 4 août, et la frégate La Fayette) en Méditerranée orientale, pour marquer «sa volonté de faire respecter le droit international», a annoncé Paris.

Les tensions se sont renforcées ces derniers jours dans cette zone riche en hydrocarbures, Athènes accusant Ankara d'y effectuer des recherches énergétiques illégales dans ses eaux.

Paris a aussi condamné une frappe aérienne turque en Irak, tandis que le président turc Recep Tayyip Erdogan accusait son homologue Emmanuel Macron de visées «coloniales» au Liban.

■ L'Allemagne tente de faire la médiatrice

Berlin «prend acte» du renforcement de la présence militaire française en Méditerranée, a indiqué le porte-parole du gouvernement Steffen Seibert, ajoutant que «ce qui est important, c'est la désescalade. Tout doit être entrepris pour éviter une nouvelle escalade», a-t-il ajouté alors qu'Angela Merkel s'est entretenue jeudi avec le premier ministre grec et le président turc, dans une tentative de médiation.

La chancelière Angela Merkel se rendra le 20 août dans la résidence de vacances du président français Emmanuel Macron, à son invitation.


■ Le cadre: la polémique sur la délimitation des eaux

La question de la délimitation du plateau continental est le principal différend entre les deux pays, membres de l'Otan. «Il s'agit d'un vieux sujet qui doit être négocié entre les deux pays ou être résolu par la cour internationale de La Haye», explique Konstantinos Filis, directeur de l'Institut grec des relations internationales.

La mer Egée où se trouvent des centaines d'îles grecques souvent très proches des côtes occidentales turques, est considérée comme une mer «fermée», selon de nombreux experts.

Par conséquent la délimitation du plateau continental et des zones d'exploitation économique (ZEE) doit être définie par un accord des pays riverains, en l'occurrence la Grèce et la Turquie, ou tranchée par la Cour internationale de La Haye, selon le droit international de mer.

Notre revue de presse le 27 juillet: La Grèce et la Turquie se toisent en Méditerranée pour quelques barils de pétrole

Des discussions maintes fois interrompues

Des discussions préliminaires bilatérales pour tenter de résoudre les problèmes en Egée ont commencé au début des années 2000, quatre ans après que les deux pays avaient frôlé la guerre près de l'îlot inhabité d'Imia (Kardak en Turquie) dans l'Est de l'Egée. Mais elles ont été interrompues à plusieurs reprises sur fond de tensions récurrentes entre les deux voisins en Egée et de politiques différentes suivies par les gouvernements des deux pays.

Ces dernières années, la question migratoire a empoisonné les relations gréco-turques, la Turquie utilisant souvent la Grèce, pays membre de l'Union européenne, comme un levier de pression dans sa quête d'un soutien en Syrie ou d'aide financière européenne pour les plus de 3,5 millions de réfugiés accueillis sur son territoire.

A ce propos:  Les migrants, jouets d’un bras de fer entre Turquie et Europe

«Le manque d'un accord sur le plateau continental ou la ZEE en Egée laisse le terrain libre à la Turquie pour agir comme un gendarme en Méditerranée, ce qui entraîne des situations critiques comme celle de cette semaine», estime Marilena Koppa, professeure d'affaires européennes et régionales à l'Université Pantion à Athènes.

Le flou sur la délimitation des eaux entraîne souvent les deux pays à adopter des «positions maximalistes pour des raisons politiques internes, ce qui n'aide pas à la solution du problème», ajoute cette professeure.

Mercredi, le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a appelé la Turquie à faire preuve «de logique» afin qu'«un dialogue honnête puisse commencer».

Dans le cadre d'un marathon diplomatique entrepris par Athènes, le chef de la diplomatie grec Nikos Dendias doit s'entretenir vendredi à Vienne avec son homologue américain Mike Pompeo avant de participer à une réunion extraordinaire en vidéoconférence des ministres des Affaires étrangères de l'UE.

Une détérioration ces derniers mois

Les relations entre la Turquie et l'UE se sont détériorées ces derniers mois, Ankara se comportant comme une puissance régionale dans l'Est de la Méditerranée.

Les forages turcs au large de l'île méditerranéenne de Chypre ont été qualifiés d'«illégaux» par Bruxelles. En novembre, la Turquie a profité de la crise politique en Libye pour signer un accord controversé avec Tripoli sur la délimitation de leurs eaux respectives, suscitant les protestations des pays voisins en Méditerranée – Chypre, Grèce, Egypte, Israël.

Mi-juillet, la Turquie a encore menacé d'entamer des recherches d'hydrocarbures au large de Kastellorizo avant de les suspendre pour éviter l'aggravation de la tension gréco-turque.

Mais l'accord signé le 6 août entre Athènes et Le Caire sur la délimitation de leurs eaux a provoqué l'ire d'Ankara qui a annoncé dans la foulée l'envoi de l'Oruç Reis en Egée. «La situation actuellement est très difficile, il faut que le climat s'apaise et entamer une négociation» pour tenter de trouver «un compromis», souligne Marilena Koppa.