En Turquie, toutes les routes énergétiques semblent mener à Ceyhan. Ce port situé dans le golfe d'Alexandrette, sur la côte méditerranéenne, est en passe de devenir «un centre pétrolier et gazier de premier ordre», comme l'a rappelé récemment Hilmi Güler, le ministre turc de l'Energie. A travers le développement de cette ville se profilent les ambitions d'Ankara à devenir incontournable dans la région en matière de gaz et de pétrole. Si la Turquie ne dispose d'aucune ressource de ce type dans son sous-sol, elle s'affirme comme un corridor en matière de transport. Ainsi, d'ici à quelques mois, entrera en service l'un des oléoducs les plus coûteux de la région, le BTC, reliant Bakou en Azerbaïdjan à Ceyhan via la capitale géorgienne, Tbilissi.

Les travaux, entamés en mai 2003, d'un montant de 3,6 milliards de dollars, sont sur le point de se terminer, ce qui permettra aux premiers tankers de quitter le port turc d'ici au milieu de l'année 2005. Chaque jour, un million de barils de brut en provenance de la mer Caspienne trouveront un débouché vers la Méditerranée. Jusqu'à présent, Ceyhan offrait cette possibilité au seul pétrole nord-irakien, grâce à deux oléoducs partant de Mossoul et Kirkouk. S'ils fonctionnaient à plein régime, ce qui n'est pas le cas à cause du chaos qui règne en Irak, plus de 70 millions de tonnes de brut pourraient y transiter. Cela représenterait une manne financière de 150 millions de dollars par an pour la Turquie.

Depuis quelques mois, Ceyhan est au centre d'autres discussions, menées cette fois entre Moscou et Ankara pour trouver une alternative au Bosphore. La Turquie s'inquiète depuis une dizaine d'années du congestionnement de ce détroit emprunté chaque année par plus de 50 000 navires, dont un tiers transporte des matières dangereuses. Les autorités du pays y ont unilatéralement limité le trafic, en 1994. La Russie ne dispose d'aucune autre voie maritime pour livrer son pétrole vers la Méditerranée et crie au scandale car elle estime à plusieurs millions de dollars les pertes annuelles liées à ces limitations.

Le président russe, Vladimir Poutine, et le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, se sont rencontrés à deux reprises depuis un mois et ont bien sûr évoqué le sujet. Aucun accord n'a été signé, mais des avancées notables ont vu le jour avec pour objectif le délestage du Bosphore. L'idée d'un oléoduc entre Ceyhan et la ville turque de Samsun, sur la côte de la mer Noire, a été relancée de même que la construction d'une nouvelle raffinerie financée par Moscou. Selon le ministre d'Etat turc, Kursat Tuzmen, «cela sera l'un des plus importants projets réalisé par la Russie dans un pays étranger. Il initiera une nouvelle ère dans les relations russo-turques».

Autre idée émise entre Moscou et Ankara: prolonger jusqu'à la Méditerranée l'actuel Blue Stream, gazoduc entré en service en 2003 et qui traverse la mer Noire à plus de 2000 mètres de profondeur. Ce bijou de technologie permet actuellement de livrer à la Turquie 16 milliards de mètres cubes de gaz naturel russe et pourrait, s'il était prolongé, approvisionner Israël. L'objectif affiché par Moscou est de réduire la dépendance énergétique de ce pays vis-à-vis de ses voisins arabes et d'influencer de la sorte la politique au Proche-Orient. Cela impliquerait par ailleurs pour la Turquie la construction d'une station de stockage dans l'sst du pays, sous le lac salé, et d'une usine à Ceyhan pour transformer le gaz en liquide. «Le Blue Stream permet à la Turquie d'éviter tout intermédiaire, explique Alexandre Toumarkine, secrétaire scientifique de l'Institut français des études anatoliennes d'Istanbul. Ankara cherche à diversifier ses sources d'approvisionnement et à cumuler les projets. C'est pour cela qu'elle collabore avec les Russes mais aussi avec les Américains sur le tracé de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan.»

Cette diversité est bien sûr un atout pour la Turquie face à l'Union européenne. Si, comme l'explique Alexandre Toumarkine, «les tracés pétroliers traversant l'Anatolie intéressent peu les Européens, qui disposent déjà d'oléoducs traversant les Balkans», le gaz représente en revanche un enjeu plus important, notamment dans un contexte de flambée des cours de l'or noir. En 2006, les importations de gaz en provenance de la station offshore de Shah Deniz, en mer Caspienne, débuteront avec pour unique marché la Turquie, qui sera autorisée à exporter vers un pays tiers. Le gazoduc entre Bakou et Erzurum a donc vocation, à terme, à approvisionner le marché européen, et Ankara s'y prépare. Les premiers coups de pioche d'un pipeline reliant la Turquie à la Grèce ont ainsi été donnés à la fin du mois de novembre 2004 et un second chantier en direction de l'Italie va aussi débuter. La Turquie, qui tape avec insistance à la porte de l'Union européenne, tient donc en main une carte majeure en matière énergétique.