Depuis le lancement de «Rameau d’olivier», l’opération de l’armée turque et de ses supplétifs syriens contre les Kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) dans la région d’Afrine, les médias turcs se chargent, quasiment chaque jour, de publier deux chiffres: celui des «terroristes mis hors d’état de nuire» et celui des personnes arrêtées en Turquie pour «propagande terroriste». Comprendre, le plus souvent: pour avoir critiqué sur les réseaux sociaux l’offensive d’Ankara.

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Le dernier décompte officiel faisait état, dimanche, de 1266 morts dans les rangs des YPG et de plus de 600 gardes à vue parmi les opposants. Les deux chiffres sont invérifiables et sujets à caution, le premier étant sans doute exagéré et le second sous-estimé.

Empêcher tout débat

Le 21 janvier, au deuxième jour de l’offensive, Recep Tayyip Erdogan avait donné le ton. «Nous écraserons quiconque se dressera contre nous dans cette lutte nationale», avait prévenu le président turc. Première cible de cette chasse aux «complices des terroristes», ainsi qu’ils sont désignés: le Parti démocratique des peuples (HDP), une formation pro-kurde, la seule sur les bancs de l’Assemblée à dénoncer l’opération. Ses manifestations contre l’intervention ont été interdites ou dispersées sans ménagement, ses conférences de presse interrompues par la police, ses cadres et militants arrêtés par dizaines.

«Le pouvoir veut empêcher tout débat sur Afrine, fustige Hisyar Özsoy, député de ce parti. Le nationalisme et le militarisme jouissent d’une liberté de parole illimitée, mais la moindre opposition à cette guerre vous vaut une étiquette de «traître à la patrie», ajoute l’élu, qui se trouvait récemment à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) à Strasbourg pour évoquer, entre autres, la situation à Afrine. «Derrière les portes closes, nos interlocuteurs européens dénoncent tous l’opération. Mais aucun ne le dira haut et fort, pour ménager les relations avec la Turquie», déplore Hisyar Özsoy.

Militants du HDP arrêtés

Le 9 février, le parquet d’Ankara a ordonné la garde à vue de la coprésidente du HDP, Serpil Kemalbay, dans le cadre d’une enquête visant «ceux qui, au prétexte de dénoncer l’opération «Rameau d’olivier», cherchent à faire descendre le peuple dans la rue et à provoquer des affrontements». Selon le HDP, une centaine de ses militants ont été arrêtés au cours de la seule journée de vendredi, à 48 heures d’un congrès du parti dans la capitale, Ankara. «L’offensive sur Afrine donne l’occasion au pouvoir d’accélérer la répression contre notre parti, dont plusieurs milliers de membres sont déjà en prison», soupire un cadre du HDP à Istanbul.

Jadis étoile montante de la politique turque, la formation pro-kurde fait les frais depuis 2015 de la reprise des combats entre l’armée turque et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), désormais étendus à son émanation syrienne, le Parti de l’union démocratique (PYD), qui contrôle la région d’Afrine. A ce jour, neuf députés du HDP sont détenus pour «terrorisme», dont son coprésident, Selahattin Demirtas, auquel le parti a donné un successeur lors du congrès de dimanche. Quinze élus, condamnés en première instance, risquent à leur tour la prison. Trois autres ont trouvé refuge en Europe.

En donnant l’assaut contre Afrine, Erdogan a lancé sa campagne pour les élections de 2019

Hisyar Özsoy, député HDP

Même les médecins sont critiqués

La formation pro-kurde n’est pas la seule victime de la répression du pouvoir contre les opposants à l’offensive sur Afrine. Le 24 janvier, l’Union des médecins turcs (TTB) a publié un communiqué de cinq phrases qui se terminait par ces mots: «Non à la guerre, la paix maintenant!» Le surlendemain, Recep Tayyip Erdogan dénonçait publiquement ces «amoureux des terroristes», avant que onze membres du comité central de la TTB, dont son président, ne soient placés en garde à vue. Ils ont été relâchés une semaine plus tard. «Davantage que le communiqué, c’est notre identité d’organisation professionnelle qui ose encore émettre une voix critique qu’on a tenté de faire taire», estime un responsable de la TTB à Istanbul.

«En donnant l’assaut contre Afrine, Erdogan a lancé sa campagne pour les élections de 2019, soutient le député HDP Hisyar Özsoy, en référence aux trois scrutins – local, législatif et présidentiel – de l’an prochain. Erdogan pense que, pour gagner, il doit détruire l’opposition et fédérer derrière lui tous les nationalistes, et qu’il a besoin pour cela d’une victoire [militaire].» D’une victoire et des pouvoirs discrétionnaires que lui offre l’état d’urgence, prolongé en janvier pour la sixième fois depuis le putsch raté de juillet 2016.