Europe

«La Turquie est chaque jour un peu moins sûre»

Selahattin Demirtas, le dirigeant du parti prokurde HDP et principal opposant politique en Turquie, dénonce le silence des Européens face à la dérive du président Recep Tayyip Erdogan

L’avocat Selahattin Demirtas est l’un des deux dirigeants du Parti démocratique des peuples (HDP), principal parti d’opposition au président turc Recep Tayyip Erdogan. Sa formation prokurde est accusée par le pouvoir de faire l’apologie du terrorisme et de n’être qu’une vitrine du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a repris les armes.

Troisième force du parlement turc, le HDP est menacé d’exclusion suite au vote, il y a deux semaines, d’une réforme constitutionnelle pour lever l’immunité des députés visés par des procédures judiciaires. Tous les élus prokurdes sont menacés. Cette mise à l’écart permettrait à Recep Tayyip Erdogan d’asseoir une majorité parlementaire en vue d’une révision constitutionnelle qui renforcerait le pouvoir présidentiel.

Après une visite de deux jours en Suisse, Selahattin Demirtas, accompagné de ses gardes du corps, rentre ce samedi matin en Turquie.

Le Temps: Êtes-vous menacé d’emprisonnement à votre retour?

Selahattin Demirtas: Le risque est important. En ce moment, 87 procès sont ouverts contre moi, je pourrais bien être condamné dans l’un d’eux et me retrouver en prison. On m’accuse d’être le membre et même le dirigeant d’une organisation terroriste.

– Avez-vous envisagé de ne pas rentrer?

– Non, j’ai beaucoup de travail. Ce week-end, je dois participer à des réunions importantes contre le décret qui permet de lever l’immunité parlementaire. Il y a également plusieurs congrès politiques auxquels je dois participer au Kurdistan. Enfin, le plus important, il faut organiser le soutien aux familles qui ont vu leurs maisons détruites dans l’est du Kurdistan et qui ont perdu tous leurs biens. Et puis, j’ai deux petites filles, elles veulent que je les emmène à la mer cet été.

– Quelle est la situation dans les régions peuplées de Kurdes?

– Très difficile. Les forces gouvernementales ont détruit à 70% plusieurs villes dans des régions pauvres. Plus de 500 000 personnes ont dû quitter leur maison. Même en Syrie, il n’y a pas eu de destructions de cette ampleur. Ce sera compliqué de les reconstruire rapidement. Le gouvernement ne va pas leur venir en aide.

– L’Europe doit-elle s’attendre à voir arriver des réfugiés kurdes en provenance de Turquie?

– Si cela continue, l’Europe va voir non seulement des Kurdes mais aussi des Turcs chercher refuge pour des raisons politiques. La Turquie est chaque jour un peu moins sûre. La politique extrémiste d’Erdogan conduit à la polarisation de la société. On peut même craindre une guerre ethnique. Pour assurer un accord sur les réfugiés, les Européens ont voulu ménager Erdogan, en pensant que les choses allaient s’améliorer. C’est le contraire qui se produit, cela aggrave la situation politique en Turquie. Face à toutes ces violations des droits de l’homme, qui nous visent en particulier, moi et les membres de mon parti, l’Europe n’a pas eu de message clair. La chancelière Merkel est allée à plusieurs reprises récemment en Turquie. Dans le même temps, des centaines de civils ont été tués, il y a eu de graves cas de torture. Elle n’a rien dit. Bien sûr, des rapports de l’Union européenne ont émis des critiques mais il n’y a pas eu de message de la part des chefs d’État européens. Simplement parce qu’Erdogan les menace avec l’émigration.

– Vous symbolisez la lutte politique du peuple kurde. Songez-vous à défendre autrement votre cause?

– Quoi qu’il advienne nous lutterons toujours de façon pacifique. J’ai toujours été très clair sur ce sujet. Même si l’on devait me pendre, mes dernières paroles seraient pour dire qu’il ne faut pas utiliser les armes les uns contre les autres. Dans notre culture existe le sentiment qu’on peut résoudre les problèmes par la violence. Cette culture existe partout au Proche-Orient, entre les Etats, entre les peuples, c’est présent même au sein des familles malheureusement. On croit que la force peut être un vecteur pour une solution politique. Depuis longtemps, je dis non. Il existe d’autres moyens. Cette idée a fait son chemin au sein de la population. On sait que la tâche ne sera pas simple. Mais nous ne sommes pas arrivés au point où l’on se dit «nous nous sommes trompés, la violence est la solution».

– Craignez-vous pour votre vie?

– Il n’y a plus la peine de mort en Turquie, mais plusieurs procès me visant pourraient entraîner une peine à perpétuité. Je suis toujours l’objet de menaces d’assassinat, certaines sérieuses, d’autres pour me faire peur. Mais cela ne m’empêchera pas d’avancer dans ma voie pour construire la paix.

– En Syrie, en Irak, les Kurdes se battent pour établir un Etat kurde. Qu’en pensez-vous?

– Eux seuls peuvent décider de leur avenir, nous soutiendrons leurs décisions. Cela peut être l’indépendance, un Etat fédéral, mais c’est à eux de décider. Il apparaît clairement que les Kurdes ne vont plus accepter de vivre comme avant, sans statut dans le monde.

– Cela inclut les Kurdes de Turquie?

– Les Kurdes de Turquie ont aussi le droit à l’indépendance. Mais pour l’heure, ils sont plutôt pour la coexistence. La solution en Turquie sera différente de celles en Irak et en Syrie. Les Kurdes en Turquie sont très dispersés, beaucoup d’entre eux vivent dans de grandes villes. En Turquie, la réponse n’est pas ethnique, sans quoi nous n’aurons pas de véritable démocratie. Il peut y avoir un gouvernement régional autonome. En Irak et en Syrie, il y a un système fédéral, mais cela peut aller jusqu’à l’autodétermination.

– Comment voyez-vous la Turquie dans dix ans?

– Dans le court terme la situation va empirer, mais à moyen terme, Erdogan va perdre le pouvoir et d’autres forces vont émerger. D’ici dix ans, son parti va disparaître de la scène politique, une coalition démocratique peut prendre le pouvoir. La Turquie peut redevenir un pays de liberté.

– Qu’est-ce que veut Erdogan?

– Il veut un régime totalitaire et religieux. Il veut concentrer tous les pouvoirs et imposer son califat sur tous les territoires d’islam comme sous l’empire ottoman.

– Que peut faire l’Europe?

– L’Europe doit défendre ses propres valeurs. La Turquie étant candidate à l’adhésion, l’Europe a le droit de contrôler si elle se conforme au droit et aux règles européennes. Soit l’Europe renonce à cette adhésion, soit elle doit imposer ses critères. Imaginez que la Suisse soit candidate à une adhésion à l’UE et qu’à Berne les chars d’assaut détruisent la ville, cela durant dix mois, pensez-vous que Bruxelles ne ferait même pas une déclaration? Est-ce seulement vos droits qui sont violés ou les critères mêmes qui fondent l’UE? L’UE, dans ses relations avec Erdogan, a remis en question toutes ses valeurs démocratiques. A plusieurs reprises j’ai proposé aux groupes politiques du Parlement européen de créer une commission pour superviser la résolution de la question kurde en Turquie. Ses représentants pourraient rencontrer les dirigeants du PKK, y compris son chef emprisonné, Öcalan, pour demander un cessez-le-feu, puis retourner à Ankara pour discuter de réformes. En échange d’un cessez-le-feu, on retourne à la table de négociation. L’UE pourrait jouer le rôle d’observateur, avoir un poids important sur les deux parties au conflit. La crise des réfugiés est liée à ce problème. Plutôt que donner trois milliards d’euros à Erdogan, les leaders européens auraient pu proposer cette solution alternative.

– Quelle a été la réponse du Parlement européen?

– Je veux rencontrer son président, Martin Schulz, pour lui exposer mes idées, le 16 juin prochain à Bruxelles. Si on m’empêche de partir alors je demanderai à Martin Schulz de venir me voir en prison.

– Le parlement allemand a reconnu le génocide arménien. Qu’est-ce que change?

– C’est toujours positif d’éclaircir un génocide. D’autant que l’Allemagne a reconnu sa responsabilité dans ce génocide en particulier, elle y a été associée. Ce n’est pas une victoire de la démocratie, il aura fallu attendre cent et un ans. Aujourd’hui ce sont les Kurdes qui sont massacrés. Faudra-t-il attendre encore cent et un ans pour condamner ces massacres? Ce sont des manœuvres diplomatiques sur la scène politique. Ce sont des instruments dans les relations internationales. C’est une bonne décision, mais le moment choisi est discutable.

– Quels sont les liens actuels entre le HDP et le PKK?

– Nous n’avons pas de relations organiques. Nous ne représentons pas le PKK, il ne nous représente pas. Mais nos soutiens viennent de la même base politique. Les gens qui soutiennent le PKK votent pour nous. Ce sont les mêmes familles dont les enfants ont fui dans la montagne, après avoir été arrêtés, après avoir vu leurs maisons détruites, qui nous soutiennent. Quand nous voulons protéger les civils, le gouvernement l’interprète comme un soutien au PKK. Le gouvernement veut instaurer un système de châtiments pour des millions de Kurdes. Si l’on refuse cette politique, on est accusé de soutenir le terrorisme.

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