Bülent Ecevit n'a jamais porté de chemise blanche. Il les préférait bleues, symboles de la main-d'œuvre ouvrière. De même, il a rarement quitté sa casquette, caractéristique de la paysannerie. Figure centrale de la gauche turque durant près de cinquante ans, l'homme à l'inconditionnelle moustache a quitté la scène dimanche soir, à l'âge de 81 ans, après six mois de coma, et devrait être enterré ce samedi à Ankara.

Modèle social-démocrate

Bülent Ecevit a commencé sa carrière dans les années 1950 et occupé le poste de premier ministre à quatre reprises. «Pour ceux qui ont grandi dans les années1970, Ecevit a été une figure emblématique de la gauche. Il est l'homme qui a tenté d'implanter la social-démocratie en Turquie», explique Esra Atuk, professeur de sciences politiques à l'Université Galatasaray d'Istanbul. Bien qu'issu d'une famille intellectuelle stanbouliote, Ecevit a été durant des années député de la ville minière de Zonguldak, au bord de la mer Noire. Leader du Parti républicain du peuple (CHP), fondé par le père de la république, Mustafa Kemal, il crée en 1987, après le coup d'Etat militaire, le Parti de la gauche démocratique (DSP) qui prône depuis une gauche unie, sur le modèle social-démocrate, loin de l'héritage du CHP.

Au-delà de son action au sein de la gauche, Bülent Ecevit reste aux yeux des Turcs l'homme qui était au pouvoir, en 1999, lors de l'arrestation du leader séparatiste kurde, Abdullah Öcalan et qui a obtenu pour la Turquie le titre de candidat à l'adhésion européenne. Mais son plus grand exploit concerne sans aucun doute Chypre. Car Bülent Ecevit est le «héros de Chypre», l'homme qui décide, en 1974, d'intervenir militairement pour défendre les Chypriotes turcs face à un coup d'Etat fomenté par la Grèce. Dans un pays où la gauche n'a jamais été internationaliste, Ecevit représente les intérêts nationaux.

Geste symbolique fatal

L'actuel président de la République, Ahmet Sezer, a salué lundi «l'intellectuel éclairé», «l'exemple de courtoisie et d'éthique» qu'était Bülent Ecevit. Fait rare en Turquie, en cinquante années de carrière, son image n'a en effet jamais été ternie par aucune affaire de corruption, d'où son surnom de «garçon noir» (karaoglan) en référence à un personnage légendaire, humble, courageux et honnête.

Mais Bülent Ecevit reste aussi l'homme terrassé par la crise financière de 2001 et par la défaite de son parti aux législatives de 2002 lors desquelles le DSP obtient 1,22% des suffrages. Depuis, Ecevit multipliait les mises en garde face au parti au pouvoir, l'AKP, issu de la mouvance islamiste, qu'il considérait comme une «menace». Voilà pourquoi il avait tenu à assister le 18 mai dernier aux obsèques d'un juge assassiné par un islamiste présumé au sein du Conseil d'Etat. Geste hautement symbolique qui lui a coûté la vie. Malade et porté à bout de bras par ses gardes du corps, le vieil homme avait traversé l'immense foule réunie devant la mosquée de Kocatepe d'Ankara, sous les applaudissements, avant d'être frappé par une crise cardiaque.