Proche-Orient

La Turquie marquée par trois ans de purge

Le coup d’Etat du 15 juillet 2016 avait bien failli renverser le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Les autorités n’avaient mis que quelques heures à l’époque pour écraser le soulèvement mais la répression qui a suivi n’en finit plus

Les autorités turques ne rechignent jamais à fournir un bilan des purges qui ont suivi le coup d’Etat manqué du 15 juillet 2016. Au contraire: elles livrent régulièrement un inventaire détaillé et mis à jour des arrestations.

L’explication est double. Non seulement le président Recep Tayyip Erdogan veut faire savoir aux Turcs – du moins à ses électeurs – qu’il lutte efficacement contre les auteurs du putsch et leurs soutiens présumés. Mais ces chiffres, qui ne cessent d’augmenter, accréditent le discours sur la «menace permanente» que représenteraient les «ennemis de la Turquie». Ils servent à justifier la répression tous azimuts de l’opposition, y compris des journalistes, des universitaires et des défenseurs des droits de l’homme qui n’ont pourtant rien à voir avec les violences de la nuit du 15 juillet 2016.

100 000 enquêtes ouvertes

Selon le dernier bilan officiel, ces trois dernières années, plus de 511 000 personnes ont été placées en garde à vue pour des soupçons de liens avec le coup d’Etat manqué. Parmi elles, près de 31 000 ont été incarcérées – il s’agit uniquement des Turcs soupçonnés d’appartenir aux réseaux de Fethullah Gülen, ce prédicateur installé aux Etats-Unis accusé d’avoir commandité le putsch.

La justice a ouvert pas moins de 100 000 enquêtes, qui ont abouti à 289 procès en rapport direct avec le coup d’Etat avorté. Presque tous ces procès ont abouti à un verdict. Quasiment deux tiers des inculpés ont reçu une sentence à perpétuité.


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A ces peines judiciaires s’ajoutent les limogeages massifs dans la fonction publique. Près de 130 000 employés ont été licenciés. C’est dans la police que les purges ont été les plus sévères (environ 33 400), suivie par l’armée (plus de 17 000), la justice et l’enseignement. La plupart de ces fonctionnaires ont été limogés pendant l’état d’urgence, maintenu pendant deux ans jusqu’en juillet 2018. Depuis, le rythme des limogeages a beaucoup ralenti. Ils n’ont pas pour autant cessé. Plus de 2000 soldats ont ainsi été renvoyés de l’armée au cours des douze derniers mois.

Il serait naïf de penser qu’il a été éliminé et que certains, tapis dans l’ombre, ne sont pas tentés de recommencer. Nous devons être aussi intelligents qu’ils sont sournois

Nural Çevik, un Stambouliote

Comme la plupart des partisans du président Recep Tayyip Erdogan, Medine Ocak affirme approuver sans réserve les arrestations en lien avec le soulèvement et les réseaux de Fethullah Gülen. «La lutte doit continuer! Ces traîtres à la patrie doivent être condamnés aux plus lourdes peines. Ils doivent payer le prix de leur trahison», lance cette sexagénaire au voile bleu marine qui assistait, lundi, à une cérémonie d’hommage aux victimes du putsch devant la mairie d’Istanbul.

Nural Çevik, un autre Stambouliote, opine du chef. Il estime pour sa part que le nombre de fonctionnaires limogés n’a «rien de disproportionné». «On parle d’un réseau qui s’est infiltré sournoisement, pendant des années, dans notre pays, avance-t-il. Il serait naïf de penser qu’il a été éliminé et que certains, tapis dans l’ombre, ne sont pas tentés de recommencer. Nous devons être aussi intelligents qu’ils sont sournois.»

Mais dans la classe politique et au sein de la société, l’ampleur des purges et la question des responsabilités divisent. L’opposition insiste sur les abus de la «lutte anti-putschiste». Le nouveau maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, qui assistait pour la première fois aux commémorations, a accusé le pouvoir d’avoir, «pendant de longues années, malgré d’innombrables mises en garde», laissé «les traîtres du 15 juillet se propager comme un virus au sein de l’Etat». Estimant que les autorités n’avaient «pas retenu les leçons» de cet épisode, il a dénoncé «un langage politique qui étiquette n’importe qui comme terroriste». Un discours inédit lors d’une commémoration officielle.

La traque aux «crypto-gülenistes»

«Il y a les gülenistes, d’accord, mais ça ne s’arrête pas là», confirme Sedat Simsek, un retraité à l’épaisse moustache. Comme la très grande majorité de ses compatriotes, Sedat n’a aucun doute sur l’implication de Fethullah Gülen. Mais tout en agitant son drapeau turc, il accuse le président Erdogan d’avoir fermé les yeux sur l’infiltration des fidèles de l’imam dans la fonction publique. «Les responsabilités politiques n’ont pas encore été établies, déplore-t-il. Ceux qui ont permis à cette tentative de coup d’Etat d’avoir lieu doivent être tenus responsables. C’est ce que j’attends aujourd’hui.»

Un vœu pieux, sans doute, alors que la Turquie est loin d’en avoir fini avec les purges. Dans un communiqué publié la semaine dernière, le parquet d’Istanbul, qui coordonne la plupart des enquêtes, expliquait que le nombre de soldats liés au prédicateur Gülen non encore identifiés dépasserait le nombre de ceux qui ont participé au putsch. Les médias les appellent les «crypto-gülenistes»: des soldats qui n’ont, par exemple, jamais ouvert de compte dans la banque proche de l’imam et n’ont jamais manifesté une quelconque allégeance, mais qui auraient tout de même eu des contacts réguliers, via des cabines téléphoniques, avec des responsables du réseau en Turquie. Leur identification est actuellement l’une des priorités des services de renseignement.

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