Proche-Orient

La Turquie: quel modèle?

Tandis que le monde arabe lorgne sur la Turquie, l’évolution de cette dernière inquiète les observateurs. Le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan se fait toujours plus exclusif et menaçant

Quelle incidence la prédominance que les partis islamistes semblent assurés d’obtenir dans la suite des printemps arabes aura-t-elle sur le processus démocratique? La réponse la plus rassurante à cette question réside dans le «modèle turc», supposé figurer un mariage heureux entre islam et démocratie. Mais quel mariage exactement? Toute question de contexte historico-politique mise à part – la conversion démocratique de Recep Tayyip Erdogan est intervenue dans le cadre d’institutions parlementaires sans doute imparfaites mais anciennes et bien rodées – il vaut la peine de s’interroger sur les termes du contrat.

Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes, tout le monde en convient, jusque dans le cercle d’intellectuels qui ont longtemps soutenu le Parti de la justice et du développement (AKP) dans son entreprise de démocratisation du cadre institutionnel turc. Confirmé avec près de 50% des voix au mois de juin, l’AKP règne désormais sans partage et se montre toujours moins disposé à tolérer la critique et les opinions divergentes tandis que la pression du conservatisme religieux se fait plus sensible à tous les niveaux de la société.

En partie, cette hégémonie a été rendue possible par les réformes démocratiques entreprises au début de la dernière décennie dans le cadre du rapprochement européen. Dans un climat de bras de fer constant avec l’opposition kémaliste, l’AKP a fait sauter un à un les verrous institutionnels supposés garantir le maintien de l’héritage laïc de Mustafa Kemal Atatürk. Renvoi de l’armée hors du champ politique, élection du président au suffrage universel, droit de regard dans les chasses gardées que constituaient le Conseil constitutionnel, le Conseil supérieur de la ­magistrature et le Conseil de l’enseignement supérieur ont mis tout l’appareil d’Etat aux mains du parti au pouvoir.

On constate, note Hamit Bozarslan, spécialiste du Moyen-Orient, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, un phénomène semblable à tous les niveaux de la fonction publique. «Tous les gouvernements ont eu tendance à placer leurs hommes. Mais l’AKP a eu dix ans pour imposer les siens: c’est assez pour tout verrouiller.» Ainsi, note Ahmet Insel, professeur de sciences politiques à l’Université Galatasaray d’Istanbul, l’AKP, qui avait commencé son trajet politique en outsider par définition contestataire de l’ordre établi s’est installé au cœur de l’Etat, qu’il identifie désormais à ses intérêts.

Le blocage du processus de rapprochement européen, évidemment, n’a rien arrangé, même si tout le monde n’est pas d’accord sur son importance dans les récentes métamorphoses de Recep Tayyip Erdogan. Une chose est sûre: ce dernier a habilement joué sur le ressentiment suscité dans une population hautement susceptible par le rejet exprimé, notamment, par Nicolas Sarkozy. La floraison des printemps arabes, estime de son côté Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie contemporaine à l’Institut français des relations internationales, a contribué à légitimer un mouvement de réislamisation amorcé depuis quelques années. Sur le plan diplomatique, où le gouvernement AKP ne regarde pratiquement plus qu’en direction du monde arabo-musulman. Et, de façon sensible, à l’intérieur.

En Anatolie, des municipalités tenues par l’AKP interdisent la vente d’alcool, instaurent la ségrégation des sexes dans les installations sportives. Il devient toujours plus difficile à une femme de sortir non couverte dans certains quartiers populaires. Le premier ministre lui-même ne se prive pas de dire que les femmes devraient se consacrer à leur famille et faire au moins trois enfants. Des clubs servant de l’alcool, des dîneurs attablés pendant le ramadan sont victimes de violences.

Ce climat contraste vivement avec le vent de liberté que les premières années au pouvoir de l’AKP avaient vu souffler. «Trois livres sur quatre, illustre Hamit Bozarslan concernaient un sujet sensible» – c’est-à-dire relatif à une relecture de l’histoire récente, notamment celle des minorités et des persécutions longtemps occultées dont ­elles ont été victimes. Aujourd’hui, ces thèmes restent autorisés, Recep Tayyip Erdogan lui-même ne s’interdit pas de les aborder lorsque cela peut servir ses intérêts. Mercredi, il a ainsi présenté les excuses de l’Etat pour le massacre en 1938 de plus de 10 000 Kurdes dans l’est de la Turquie pour aussitôt en renvoyer la responsabilité à ses adversaires du Parti républicain du peuple (CHP), héritier d’Atatürk alors au pouvoir.

Mais sur le terrain, note toujours Hamit Bozarslan, toutes les démarches d’ouverture ont fait long feu. Les pourparlers entamés en 2009 avec l’Arménie sont enlisés et, après une période de détente et de promesses, les relations sont au plus mal avec l’opposition kurde. Plus de 7000 personnes ont été appréhendées dans le cadre d’une vaste enquête dirigée contre le KCK (Union des communautés du Kurdistan) pour soutien au terrorisme, dont, tout récemment, deux intellectuels de renom, l’éditeur Ragip Zarakolu, connu justement pour la publication d’ouvrages sur les minorités, et la constitutionnaliste Büşra Ersanli. Au mois d’avril, un monument élevé à Kars à l’amitié et à la paix turco-arménienne a été abattu sur l’ordre du premier ministre. Et l’arrestation au début de l’année de plusieurs journalistes d’investigation donne à penser que certains sujets sont redevenus très sensibles.

Parmi eux, la question du rôle exact de la confrérie religieuse du prédicateur exilé aux Etats-Unis Fetullah Gülen. C’est sur l’influence prise par cette dernière dans les rangs de la police qu’enquêtait Ahmet Sik. Entourée d’une opacité qui n’est pas sans rappeler l’Opus Dei, elle combine des traits de modernité incontestable avec un fort conservatisme moral. Et dispose, surtout, d’une impressionnante force de frappe composée d’un important réseau d’écoles et de foyers d’étudiants, d’un empire médiatique où figurent notamment un quotidien influent, Zaman, et plusieurs chaînes de télévision ainsi que des moyens financiers apparemment infinis. Elle pratique une stratégie d’entrisme dans les institutions qui suscite tous les soupçons. Certains, ainsi, croient discerner sa main derrière la mise en ligne de vidéos explicites compromettant plusieurs politiciens de l’opposition dans des relations extraconjugales.

Ahmet Sik a été arrêté dans le cadre du procès Ergenekon. Cette enquête fleuve a démarré en 2007 avec la découverte d’une cache d’armes à Istanbul. Alors largement saluée, elle semblait s’attaquer enfin au mal endémique constitué par l’Etat profond, un réseau informel mêlant représentants des services secrets, de l’armée, de l’extrême droite nationaliste et de la mafia, construit sur les restes d’une structure de stay behind créée par l’OTAN au moment de la Guerre froide dans la perspective d’une éventuelle mainmise communiste.

Quatre ans plus tard, des actes d’accusation fleuves n’ont pas clarifié grand-chose et on attend toujours une condamnation. Le nombre des inculpés continue à croître, s’étendant de l’armée et des cercles ultranationalistes à l’ensemble de l’intelligentsia kémaliste, à des représentants d’ONG et à des journalistes critiques envers le pouvoir ou trop curieux. Ceux qui croient qu’un réseau de conspirateurs puisse être aussi étendu sont toujours moins nombreux. Des soupçons précis et argumentés de falsification de pièces ont été articulés et Ahmet Insel n’hésite pas à parler de «procès stalinien».

C’est une enquête parallèle, ouverte sur l’accusation d’avoir préparé un coup d’Etat contre l’AKP qui a eu raison de l’armée, dont le chef d’Etat-major ainsi que les commandants des armées de terre, de l’air et de mer ont démissionné en bloc au mois de juillet pour protester contre une politique visant à les «faire passer pour une vulgaire bande de malfaiteurs».

Ces procédures aux contours imprécis se caractérisent en outre par un recours extensif à la détention préventive et à des écoutes ­téléphoniques tous azimuts dont les résultats, apparemment accablants ou simplement attentatoires à la vie privée, fuitent vers les journaux proches du pouvoir. Un climat de peur s’installe et le leader de l’opposition, Kemal Kiliçdaroglu, s’est taillé un franc succès il y a quelques mois en lançant: «Si vous avez des griefs à faire valoir envers le pouvoir, dites-les au téléphone, vous serez écoutés!»

Assiste-t-on à la mise au jour de l’«agenda caché» dont la vieille garde laïque discerne depuis le début l’existence derrière chaque mouvement de l’AKP? La question fait sourire Dorothée Schmid: «Je ne vois pas d’agenda caché. L’écrasante majorité de la population turque est croyante et conservatrice. On assiste tout simplement à la mise en adéquation de la représentation politique avec cette réalité.»

Car c’est pour le moment sur une impeccable légitimité électorale que Recep Tayyip Erdogan construit son pouvoir toujours plus exclusif. On lui prête cette boutade inquiétante: «La démocratie, c’est comme le bus: une fois arrivé à destination, on en descend.» Aujourd’hui, il n’est pas sûr qu’il aurait besoin de descendre du bus pour évoluer vers le rêve d’Etat coranique que caressait son ancien mentor Necmettin Erbakan, dont il s’est séparé à la fin des années 1990.

Si le danger semble mince à nos interlocuteurs, ils s’inquiètent d’une dérive autoritaire favorisée par plusieurs facteurs. La personnalité de Recep Tayyip Erdogan, de plus en plus imbu de sa figure d’homme fort du Proche-Orient, toujours plus prompt à menacer ceux qui osent le critiquer, y compris au sein de son propre parti. Une tradition autoritaire qui remonte loin dans la culture sociale et politique turque. Une emprise croissante sur les médias. Et, déplore Ahmet Insel, l’incapacité de l’opposition à se constituer en alternative crédible: «Le camp laïc a trop longtemps compté sur l’armée pour la débarrasser de l’AKP. Aujourd’hui qu’elle a changé de cap, il est très tard.» Une faiblesse d’autant plus criante, renchérit ­Dorothée Schmid, que l’AKP fonctionne, lui, de façon très professionnelle et proche du terrain, appuyé sur de solides réseaux clientélistes.

Un pouvoir fort qui protège et enrichit ses amis, voire ses membres, un solide nombre (63 selon l’Union des journalistes turcs) de journalistes en prison, une tension préoccupante entre un cadre légal honorable et la réalité de rapports de force tendant à mettre hors jeu une partie non négligeable de l’opinion, le tableau n’a rien de nouveau en Turquie, sinon la couleur islamique. Cette dernière contribue sans doute à asseoir la popularité du premier ministre mais ne guide, à ce stade, que peu son action.

Le modèle turc, s’il existe, n’est donc finalement pas très démocratique – faute notamment de contre-pouvoirs – et assez peu islamique, du moins dans sa conception de l’Etat. Une situation qui peut bien sûr évoluer car, tandis que Recep Tayyip Erdogan multiplie dans le monde arabe les tournées destinées à exhiber son soft power, il n’est pas sûr que toutes les influences s’exercent dans le même sens.

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