Revue de presse

Quand la Turquie perd au poker de l’ONU

Cinq nouveaux membres du Conseil de sécurité étaient élus hier pour deux ans, et à la surprise générale la Turquie a été exclue au profit de l’Espagne. La presse a enquêté: la scène diplomatique régionale fait payer au président Erdogan sa position trop ambiguë vis-à-vis de la Syrie et du groupe Etat islamique…

Tout avait pourtant bien commencé. Mercredi soir, le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlut Cavusoglu, avait invité des diplomates à une soirée chic au Waldorf Astoria de New York, et beaucoup des invités avaient prédit une victoire facile pour la Turquie, raconte Newsweek. Le lobbying d’Ankara a été «lourd», confirme la BBC. Et pourtant, patatras: la Turquie essuie une «sévère défaite», explique Radio France Internationale, dans le groupe «pays occidentaux et autres», où seuls trois pays en tout concouraient pour deux sièges, au troisième tour «Ankara a été largement devancée par l’Espagne et n’obtient que 60 voix sur les 193 membres des Nations unies. Un sérieux revers diplomatique que l’on explique dans les couloirs de l’ONU par la politique ambiguë de la Turquie face au groupe Etat islamique et aux jihadistes sur son territoire». Mais salué courtoisement par le ministre lui-même sur Twitter:

Reprenons, avec la RTS qui donne le mode d’emploi de cette journée agitée: «Le Conseil, qui compte 15 membres, renouvelle chaque année la moitié de ses dix sièges non permanents, sur une base régionale. Un siège au Conseil élève le statut et l’influence du pays dans l’arène diplomatique et lui donne davantage de poids dans certaines négociations bilatérales. Des études récentes tendent aussi à prouver que les pays invités ainsi à la «table des Grands» obtiennent plus facilement des aides internationales ou la mansuétude du Fonds monétaire international». La Turquie tentait donc de gagner sa place «au plus haut niveau de l’ONU», à partir du 1er janvier. Mais elle a essuyé «une défaite humiliante» commente France 24 en s’appuyant sur l’AFP. «L’ONU vient d’infliger un embarrassant revers à la Turquie», titre aussi Business Insider, qui continue: «On ne peut pas vraiment parler d’un âge d’or pour la diplomatie turque. Ce vote est une surprise, quand on considère la situation économique compliquée de l’Espagne, et l’éloignement géographique de la Nouvelle Zélande, petit pays de 4,5 millions d’habitants. Alors qu’en face, la Turquie aime à se présenter comme une puissante montante, un membre de l’OTAN qui possède la 17e économie du monde et des technologies militaires avancées». Ankara a d’ailleurs mis en ligne un site web entièrement dédié à sa candidature pour l’imposer, encore visible ici. La Turquie s’y présente comme un «acteur mondial de premier choix, partenaire fiable et fort, et en harmonie avec l’émergence d’un monde nouveau.»

Mais la réalité est là. Après l’élection de l’Angola (groupe Afrique), de la Malaisie (groupe Asie) et du Venezuela (groupe Amérique du sud), c’est finalement l’Espagne qui a remporté la victoire pour le 2e siège du groupe «pays occidentaux et autres», raconte encore Newsweek, qui explique: «Ces derniers jours, selon plusieurs sources diplomatiques, s’est déroulée une intense campagne menée par l’Egypte et l’Arabie Saoudite contre la candidature turque. Ces deux pays sont furieux du soutien du président Erdogan aux Frères musulmans, qu’eux combattent dans leur pays. […] Plusieurs pays occidentaux sont inquiets des récents rapports mentionnant des attaques turques contre des Kurdes qui combattent le groupe Etat islamique en Syrie. Enfin il se dit aussi que l’ennemi traditionnel de la Turquie, la Grèce, a fait pression pour qu’Ankara n’accède pas au plus prestigieux des corps de l’ONU».

Business Insider revient aussi sur les causes de la défaite turque. «La Turquie gère sa frontière avec la Syrie de manière désastreuse. Elle a aligné des tanks le long de la frontière près de la ville assiégée de Kobane, mais a toujours refusé de venir en aide à la ville alors que le groupe Etat islamique se rapprochait. Et ses officiels ont appelé les bombardements alliés sur les combattants djihadistes «une opération de relations publiques» […] Ce vote non seulement refuse à la Turquie l’accès à une des positions les plus puissantes de tout le système international, il montre aussi la frustration du monde quant à la voie choisie par Ankara».

Analyse partagée par le New York Times. «Les Européens questionnent la Turquie sur ce que les critiques appellent son inefficacité à réprimer le passage de combattants islamiques étrangers qui passent par son territoire pour aller rejoindre des groupes extrémistes en Syrie. Pour les analystes, la défaite turque reflète aussi les divisions au Moyen-Orient où Egypte, Arabie Saoudite, Iran et d’autres se battent pour le pouvoir». Duplicité, pressions, ambiguïtés: on relira avec profit la chronique d’Alain Frachon dans Le Monde, écrite avant le vote de l’ONU mais qui d’une certaine façon l’anticipait: «Le président Erdogan et le neuropsychiatre» consacrée à l’ivresse du pouvoir, l’«hubris. Le mot vient du grec et désigne une forte propension à certaines dérives de l’ego». D’où il ressort que le président Erdogan a trop confiance en lui, n’écoute personne et va ainsi ruiner ses propres objectifs, et qui explique sa baisse de confiance sur la scène diplomatique. Le vote à New York en quelque sorte confirme cette analyse.

Au 1er janvier, la Malaisie, l’Espagne, le Venezuela, la Nouvelle-Zélande et l’Angola rejoindront donc le Conseil de sécurité pour deux ans. Pour la petite histoire, sachez que siégera autour de la table «la fille de Hugo Chavez, Maria Gabriela, 34 ans, aucune expérience diplomatique et qui vient d’être nommée ambassadrice adjointe du Venezuela à l’ONU» relate RFI. Hier déjà, le président vénézuélien Nicolas Maduro avait vu dans l’élection de son pays avec 181 voix «un record mondial de soutien, d’amour et de confiance», selon l’AFP reprise entre beaucoup d’autres par La Presse canadienne. Des tensions sont à attendre, le Venezuela «pourrait bien utiliser son perchoir au Conseil pour délivrer des diatribes anti-américaines» anticipe sans trop de risques le New York Times. faut dire qu’un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité sert aussi, voire surtout à cela: seuls les membres permanents ont le droit de veto…

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