Proche-Orient

La Turquie rebrasse les cartes en Syrie

Les forces d’Ankara ont délogé toutes les positions de l’Etat Islamique le long de la frontière et repoussé les combattants kurdes. Cette intervention bouleverse le jeu des alliances autour du conflit syrien

La rumeur avait pris tant d’insistance que le Kremlin s’est vu obligé de la démentir officiellement lundi: non, il n’est pas prévu que le président russe Vladimir Poutine scelle la réconciliation entre la Turquie et la Syrie en accueillant bientôt un sommet entre les deux présidents. Ce ne sera pas pour cette fois. Mais ce n’est sans doute que partie remise, tant l’intervention russe de plain-pied dans le conflit syrien pourrait annoncer une vaste recomposition des forces en présence en Syrie et dans la région.

Ce week-end, la Turquie l’annonçait de manière triomphale: désormais le groupe Etat islamique (Daech selon l’acronyme arabe) a été délogé de toutes les positions qu’il détenait sur la frontière syro-turque. Lancée le 24 août, l’offensive militaire turque a ainsi récolté ses fruits en l’espace de quelques jours seulement. Cette nouvelle situation rend désormais très difficile pour Daech le fait de s’approvisionner en combattants, en armes et en matériel à partir d’une Turquie qui, longtemps, a joué le rôle d’une sorte de sanctuaire pour les djihadistes. En réalité, le passage est rendu d’autant plus improbable que, dans le même temps, la Turquie est en train d’ériger – sur le modèle israélien – un long mur le long de la frontière avec la Syrie.

Mais si la mise à distance des combattants de Daech joue un rôle dans les motivations de la Turquie, ce n’est pas le seul. Il s’agit, comme elle l’a proclamé elle-même, de contrecarrer les velléités des Kurdes de progresser dans leur tentative de créer une zone autonome dans le nord de la Syrie. Avec l’aide des Américains, les milices kurdes YPG (unités de protection du peuple) pensaient concrétiser le rêve de relier leurs différents «cantons» et de connecter notamment les villes d’Afrin et de Jaraboulus. Ils sont sans doute allés trop loin. La Turquie a comparé cette perspective à la création d’un «couloir de la terreur». Face à sa colère, les Kurdes syriens se trouvent, du jour au lendemain, privés d’alliés.

Rencontres tous azimuts

Tout le monde en convient. Pareille offensive turque n’aurait pas été possible sans un aval donné par la Russie, peut-être par l’Iran, ainsi que, sans doute, par le régime de Damas lui-même. «Cette intervention turque rebrasse toutes les cartes du conflit, de la même manière que l’arrivée des Russes en soutien à Bachar el-Assad l’avait fait auparavant, note un diplomate occidental proche du dossier. Il est inimaginable que pareil chamboulement puisse se produire sans le blanc-seing de Moscou.»

D’où ces rumeurs sur la réunion tripartite, au Kremlin, qui aurait placé face à face le président turc Recep Tayyip Erdogan et son alter ego syrien Bachar el-Assad. Officiellement, la Turquie d’Erdogan réclame toujours le départ du président syrien. Les observateurs notent toutefois l’indolence avec laquelle le pouvoir de Damas a dénoncé «l’invasion» turque d’une partie de son territoire. Surtout, si le sommet du Kremlin n’a donc pas lieu, des rencontres se multiplieraient tous azimuts, réunissant notamment des responsables de la sécurité turcs et syriens.

Le grand marché

Aujourd’hui, les chars turcs ont encore plusieurs options dans leur progression, que ce soit du côté de Manbij (conquise par les Kurdes en août dernier, ce qui est à l’origine de la colère turque) ou d’Al-Bab, un gros morceau, puisque c’est là que se sont repliés en partie les combattants de Daech fuyant les dernières progressions militaires, kurde puis turque.

«Erdogan avait réussi à se mettre tout le monde à dos dans la région», note le même diplomate occidental, en faisant référence notamment à la Russie, à Israël et au régime de Bachar el-Assad, son ancien allié. «Après la tentative de putsch (du 15 juillet) il pouvait choisir le confinement. Mais il a fait le pari inverse, quitte à bouleverser une nouvelle fois toutes les alliances.»

Ce retournement n’est pas pour déplaire à Moscou. L’agence officielle russe Tass prenait un malin plaisir lundi à insister sur l’appel du président turc à «collaborer avec la Russie», notamment pour obtenir un cessez-le-feu en Syrie, «spécialement dans la région d’Alep». Dans le même temps, Erdogan proposait une nouvelle fois d’établir une «zone d’exclusion aérienne» dans le nord de la Syrie, un projet que les Américains ont toujours refusé de mener à bien, et qui n’aurait aucune chance de succès sans l’accord de Moscou.

Un «grand marché» dans lequel les Américains seraient obligés de s’embarquer pour ne pas être marginalisés? Une chose est sûre: une partie des rebelles syriens qui sont, en ce moment même, en train de participer à l’offensive menée par la Turquie contre les Kurdes et contre l’État islamique sont ceux-là mêmes qui bataillaient jusqu’ici à Alep, et dont les rangs ont été ainsi dégarnis. «L’idée d’Erdogan, c’est la création d’une zone tampon où pourront se reconstruire des forces modérées, à la condition qu’elles soient pro-turques, affirme un opposant syrien sous couvert de l’anonymat. En échange, il pourrait être prêt à laisser ouverte la question du sort d’Alep et à se satisfaire d’un maintien au pouvoir de Bachar el-Assad.»


Les Kurdes, premiers perdants

Les combattants des YPG sont obligés de se replier. Ils se sentent trahis par les Etats-Unis

La Turquie, entrée de plain-pied dans le conflit syrien à la faveur d’un retournement inopiné d’alliance, a fait reculer les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et menace de les chasser de toutes leurs positions à l’ouest de l’Euphrate. Les forces kurdes en Syrie auraient-elles été victimes de leurs succès militaires? Ou trop gourmandes? Après avoir mis en déroute l’Etat islamique (EI) à Kobané en janvier 2015, les YPG n’ont cessé d’avancer en reprenant des territoires à l’EI. La conquête de Manbij le 12 août 2016 a été leur dernière avancée, car en traversant l’Euphrate et en menaçant d’étendre leur contrôle sur la frontière, elles ont du même coup franchi la ligne rouge que le gouvernement turc avait tracée et provoqué, indirectement, l’intervention militaire turque.

De meilleur allié de la Coalition contre l’EI menée par les Etats-Unis, les YPG sont en passe d’être isolés. Même Washington qui leur a pourtant fourni un soutien militaire et logistique important leur demande désormais d’abandonner Manbij. Pour Saleh Muslim, le coprésident du Parti de l’union démocratique, l’aile politique des combattants kurdes, «les YPG se sont déjà repliés à l’est de l’Euphrate. Il ne reste à Manbij que des combattants locaux». Le président turc Recep Tayyip Erdogan, persuadé du contraire, a promis de continuer à cibler les terroristes, le terme qu’il utilise pour désigner à la fois les YPG et les djihadistes de l’EI.

Selon Yohanan Benhaim doctorant à Paris 1-Panthéon Sorbonne, spécialiste de la question kurde et cofondateur de Noria, «la Turquie a rempli son objectif initial en empêchant la création du continuum kurde entre Tal Abyad et Afrin le long de la frontière. Elle ne se risquera pas dans l’immédiat à la conquête d’Afrin, une enclave où les Kurdes sont majoritaires et que les YPG administrent depuis 4 ans. De même pour les territoires à l’est de l’Euphrate. Toutefois, sur le long terme, la Turquie pourrait vouloir nouer une coopération militaire avec Damas pour empêcher la pérennisation d’un territoire autonome contrôlé par les YPG en Syrie.»

(Boris Mabillard)

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