Oubliée l’humiliation de l’Union européenne qui a gelé les négociations avec Ankara en vue d’une adhésion. Oubliée aussi l’humiliante remarque du candidat à la présidence française Nicolas Sarkozy en 2007 qui rangeait la Turquie parmi d’obscures contrées d’Asie Mineure. A l’heure où ses citoyens renouvellent, ce dimanche, leur parlement, la Turquie est devenue un acteur incontournable. Forte d’une situation géopolitique exceptionnelle, pays de transit obligé du pétrole et du gaz de la Caspienne, du Moyen-Orient, du Caucase et de l’Asie centrale, elle a multiplié les initiatives diplomatiques.

En 2008, Ankara a joué à quatre reprises les médiateurs pour tenter d’inciter Syriens et Israéliens à conclure un accord de paix. En 2010, alors que les négociations entre les six puissances négociatrices et Téhéran patinaient dans le dossier nucléaire iranien, Ankara, avec le Brésil, a offert ses bons offices. En vain. Plus récemment, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a proposé sa «feuille de route» pour trouver une issue pacifique à la crise libyenne, sans que l’initiative aboutisse. Le printemps arabe a aussi mis les projecteurs sur la Turquie, devenue le modèle prouvant qu’islam et démocratie ainsi qu’islam et économie sont parfaitement compatibles.

Cette «diplomatie d’engagement» repose sur une confiance dopée par une économie florissante qui la place au 16e rang mondial. Mu par un pragmatisme assumé, le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu a articulé sa politique autour d’une devise: «Zéro problème avec les voisins.» Un euphémisme pour viser à rétablir de bonnes relations avec la Syrie (avec laquelle elle était sur le point d’entrer en guerre en 1988), l’Irak et d’autres pays du Moyen-Orient. Ce fut un tournant. Durant la Guerre froide, en tant que membre de l’OTAN, la Turquie avait surtout appliqué la politique américaine de containment de l’URSS.

Avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, elle a décidé de ne plus tourner le dos au Moyen-Orient et au monde arabe. Une politique que va encore renforcer Ahmet Davutoglu du fait de la froideur de Bruxelles envers Ankara. «On tend à voir Davutoglu comme un post-ottomaniste, un politique qui, hors de toute logique coloniale, essaie de rétablir les liens culturels de l’Empire ottoman», souligne Ruxandra Stoicescu, chercheuse au Swiss Network for international studies. «C’est une manière de rentabiliser sa position géostratégique et de se présenter comme le pont entre l’Europe, le Moyen-Orient, le Caucase et l’Asie centrale», ajoute Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite de l’Institut de hautes études internationales et du développement. Dans cette logique, la Turquie s’est aussi engagée dans un ancien espace de l’Empire ottoman, les Balkans. Malgré cette ouverture orientale, Ankara a maintenu de bonnes relations avec les Etats-Unis.

Au-delà d’une volonté décomplexée de puissance, les intérêts économiques turcs ont en grande partie sous-tendu ce revirement de la politique étrangère. En Syrie, les entreprises turques ont beaucoup investi dans les infrastructures et la petite industrie. En 2010, les échanges avec l’Irak se sont chiffrés à 6 milliards de dollars, deux fois plus qu’en 2008. En Libye, 25 000 Turcs étaient encore employés il y a peu dans la construction. En 2008, Ankara et Téhéran ont eu des échanges commerciaux pour 10 milliards de dollars. La Turquie vient même de conclure avec le Pakistan une collaboration économique étroite pour développer les échanges, ouvrir des banques turques sur place et améliorer la ligne ferroviaire Islamabad-Istanbul.

L’offensive diplomatico-économique d’Ankara a mis la Turquie sur orbite. Mais paradoxalement, l’ouverture turque au monde arabe pourrait se retourner contre elle. «Les révolutions arabes pourraient coûter cher à l’économie turque, relève Mohammad-Reza Djalili. Des dizaines de milliers de Turcs ont dû quitter la Libye.» En Syrie, la Turquie a beaucoup investi. Toutefois, si le régime de Bachar el-Assad devait chuter, Ankara subirait un cinglant échec en tant que médiateur et des retombées économiques fâcheuses. Le premier ministre Erdogan a dans un premier temps soutenu son «ami» Bachar, mais l’a incité à mener des réformes. Il n’a pas été écouté. Désormais, la Turquie connaît un afflux de réfugiés syriens. Autre déconvenue: Ankara ne peut plus agir comme intermédiaire entre Palestiniens et Israéliens après avoir fustigé l’attitude de Jérusalem, notamment par rapport au blocus de Gaza.

Preuve que la Turquie est désormais prise très au sérieux: elle a conclu, en octobre 2010, un accord de partenariat stratégique avec la Chine. De fait, explique Thierry Kellner, chargé de cours à l’Université libre de Bruxelles, l’accord entre Pékin et Ankara vise à rééquilibrer les relations sino-turques. «Mais aussi à rassurer l’électorat de l’AKP, poursuit-il, composé d’entrepreneurs de la nouvelle classe moyenne, effrayés par la menace chinoise.» La Chine exporte entre 13 et 14 milliards de dollars en Turquie et celle-ci exporte entre 2 et 3 milliards vers la Chine. Plusieurs sociétés et le gouvernement chinois sont prêts à développer des lignes TGV en Turquie pour des investissements allant jusqu’à 20 milliards. La société de télécoms Huawei et des constructeurs automobiles chinois songent à s’installer à Istanbul pour s’approcher des marchés européens. La collaboration sino-turque se matérialise aussi en Irak, à Missan précisément, où TPAO et la société chinoise CNOOC, vont exploiter ensemble des champs pétrolifères. Sans complexe, la Turquie est aussi devenue un acteur majeur en Afrique noire après la Chine et l’Inde.

En matière de soft power, la Turquie a certes échoué à mener une politique panturque en Asie centrale, mais elle y forme activement des officiers des armées centre-asiatiques. Une chaîne de télévision turque émet dans toute l’Asie centrale et dans toutes les langues, sauf l’ouïgour. ö Page 14