UBS est à nouveau épinglée par un consortium de médias et d’ONG qui ont décortiqué des données bancaires venant de République démocratique du Congo (RDC). Selon l’ONG suisse Public Eye, qui a participé à cette enquête baptisée Congo Hold-up, la banque suisse aurait manqué à son devoir de vérification de l’origine des fonds ayant servi à acheter des machines agricoles pour les terres de l’ancien président Joseph Kabila, au pouvoir entre 2001 et 2019.

Le contrat suspect portait sur un peu plus de 7 millions de dollars. Cette somme aurait été virée le 25 septembre 2012 sur un compte hébergé par UBS à Zurich. Le motif de la transaction – «achat de matériel agricole» – paraît anodin. Mais, selon Public Eye, l’origine des fonds – la RDC, l’un des pays les plus corrompus de la planète – ainsi que le bénéficiaire de la transaction auraient dû alarmer la banque.

Paradis fiscal

Selon les recherches du consortium, la somme de 7 millions de dollars aurait été créditée en faveur d’une société domiciliée dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques et appartenant au discret homme d’affaires belge Philippe de Moerloose, un proche de l’ancien président Joseph Kabila.

Selon Congo Hold-up, les sociétés appartenant au Belge ont obtenu des contrats pour un montant cumulé de 742,9 millions de dollars durant la présidence de Joseph Kabila, qui avait accédé au pouvoir à 29 ans, après l’assassinat de son père en 2001. Il y a deux semaines, UBS était déjà pointée du doigt par Public Eye, pour avoir supposément reçu 12 millions de dollars via sa filiale genevoise provenant également de RDC et au bénéfice du même Philippe de Moerloose.

Contactée par Le Temps, la banque ne peut se prononcer sur ce dossier. «Les lois et les réglementations applicables (notamment les dispositions sur le secret bancaire) nous interdisent de faire des commentaires sur des personnes et d’indiquer si elles ont été ou sont nos clientes. Nous ne pouvons pas non plus faire de commentaires sur des cas spécifiques», déclare-t-elle.

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«Philippe de Moerloose se défend d’être une personnalité politiquement exposée (PEP), rapporte Agathe Duparc, qui a participé à l’enquête pour Public Eye. Mais sa grande proximité avec le clan Kabila aurait dû alerter UBS, d’autant que le Belge n’a pas d’activités connues en Suisse.» Selon les dispositions contre le blanchiment d’argent, il n’est pas interdit de faire affaire avec les PEP, mais cela nécessite une prudence accrue quant à l’origine de leurs fonds. Et les mouvements financiers suspects concernant ces personnalités doivent être signalés aux autorités et, le cas échéant, les fonds peuvent être bloqués.

«UBS applique un cadre strict de mesures et processus de prévention en matière de blanchiment d’argent dans toutes ses activités en Suisse et à l’échelle internationale, poursuit la banque. […] En outre, UBS utilise un ensemble d’outils de surveillance informatique sophistiqués pour identifier les transactions comportant des risques accrus (surveillance des transactions) et forme régulièrement ses collaborateurs, notamment sur les aspects essentiels de la lutte contre le blanchiment d’argent. Nous procédons par ailleurs à des annonces aux autorités compétentes en cas de soupçons de blanchiment d’argent, conformément aux réglementations locales en vigueur.»

Dans le cas congolais, les quelque 7 millions de dollars qui ont servi à acheter des tracteurs provenaient des Grands Elevages du Congo (GEL), une société passée en mains de la famille Kabila peu après le virement supposé sur le compte d’UBS. Interrogé par Public Eye, Philippe de Moerloose répond que GEL était un «client historique de [son] groupe», mais disait ignorer que la famille de l’ancien président contrôlait désormais la société. Les agents commerciaux du groupe belge sont «toujours en contact avec les mêmes interlocuteurs au sein de cette société depuis plus de dix ans», a-t-il déclaré.

Cheminement tortueux

Les médias et les ONG partenaires de Congo Hold-up ont aussi réussi à retracer le cheminement tortueux de ces millions jusqu’au compte UBS à Zurich. Pour régler ses tracteurs, la société GEL a bénéficié d’un prêt de la banque gabonaise BGFIBank, à une époque où la filiale congolaise était contrôlée par le frère adoptif de Joseph Kabila. Cet argent aurait dû servir au financement du sommet de la francophonie, qui s’est tenu à Kinshasa en octobre 2012. C’est finalement une autre société, chargée de réaliser de grands travaux en contrepartie de permis d’exploitation minière accordés à la Chine, qui a remboursé les 7 millions avancés par BGFIBank.

Cette mécanique complexe «porte à croire que tout a été mis en œuvre pour obscurcir l’origine des fonds. Ces éléments devraient pousser la justice suisse à ouvrir une enquête, ce qui permettrait aussi de déterminer ce qui est ensuite advenu de l’argent une fois arrivé en Suisse», réclame Agathe Duparc.

«Contrat du siècle»

Sur la base des fuites sans précédent de données bancaires, le consortium Congo Hold-up a estimé que le clan Kabila avait détourné 138 millions de dollars entre 2013 et 2018. Ces détournements ont été commis dans le cadre du «contrat du siècle», signé en 2012. Ce deal, présenté comme gagnant-gagnant, permettait à la Chine d’exploiter les minerais stratégiques du pays en échange de la construction d’infrastructures, lesquelles se font toujours attendre.

Joseph Kabila a quitté ses fonctions présidentielles en janvier 2019, après la première alternance pacifique depuis l’indépendance du pays. Nommé sénateur à vie, il s’est retiré dans ses nombreuses fermes, qui hébergent des animaux sauvages et produisent de la viande consommée par les Congolais.

Au printemps 2021, dans une tentative de s’affranchir de l’influence de son prédécesseur, le nouveau président, Félix Tshisekedi, a mis fin à la coalition parlementaire avec le parti de Kabila. Le 24 novembre dernier, à la suite des premières révélations de Congo Hold-up, la justice congolaise a annoncé l’ouverture d’une action judiciaire. Plusieurs conseillers du président actuel sont ciblés par Congo Hold-up, et les Congolais s’impatientent toujours de bénéficier des fabuleuses richesses du pays.

Précision: cet article, initialement publié mardi 7 décembre, a été mis à jour pour intégrer les déclarations d’UBS.