A minuit moins cinq, samedi 14 février, le président ukrainien, Petro Porochenko, est apparu à la télévision en uniforme militaire, en direct du quartier général des forces armées. «Dans quelques minutes, toutes les unités exécuteront mon ordre de cesser le feu sur l’ensemble de la ligne de front des régions de Donetsk et de Lougansk, comme stipulé par les accords de Minsk du 12 février.»

On a ensuite vu le président appeler solennellement, par radio, tous les états-majors locaux pour s’entendre confirmer que l’ordre avait été bien reçu. S’ensuit une courte intervention en anglais. Le président, presque les larmes aux yeux, demande un «monitoring efficace» de cette trêve arrachée au terme d’une semaine de négociations entre dirigeants russe, ukrainien, français et allemand.

«Si seulement… Si seulement…», souffle un jeune homme installé devant l’écran de télévision du lobby de l’Hôtel Atlantic d’Artemivsk, la ville qui sert de base arrière à l’armée ukrainienne sur le front nord. Dmitri a 24 ans, il sert dans un bataillon militaire de la police, et son uniforme est moins fringant que celui du commandant en chef de l’armée. «On n’a plus qu’à espérer», conclut-il, fataliste. Dmitri a beau venir d’une ville au nom prédestiné – Mirgorod, la ville de la paix –, ses espoirs sont en fait modestes: que ça se calme au moins quelques jours, le temps qu’on le laisse rentrer dans sa ville, où l’air est si pur, dit-il, et où l’attend Margarita, sa petite amie depuis six ans, qu’il veut épouser à la première permission.

Le roulement des obus

Dmitri était volleyeur professionnel avant que la guerre ne vienne frapper à sa porte, à l’été. Il est un engagé volontaire, mais d’un genre particulier. Quand il a reçu son ordre de mobilisation, il a pris les devants et a rejoint les bataillons spéciaux de la police. «A l’armée, à cette époque, on ne recevait rien. Pas de gilet, pas de casque, pas de formation…» Que fera-t-il si la paix arrive? «Je resterai dans la police. J’ai vu tellement de «vieux» s’engager pour défendre le pays. S’il y a la paix, c’est à nous, la jeunesse, de la préserver.»

Il est 00 h 45, on est déjà le dimanche 15 février, jour de cessez-le-feu. Tout près, un tir d’arme automatique retentit dans le centre d’Artemivsk. De joie ou de rage, on ne sait pas. Ce sera la première d’une série de violations observées tout au long de la journée.

Une centaine de morts

Le cessez-le-feu a-t-il tenu? Oui et non. Depuis le lancement par les séparatistes d’une offensive majeure appuyée par la Russie, à la mi-janvier, on s’est battu avec acharnement tout le long de la ligne de front. Pendant les soixante heures qui ont séparé la signature des accords de Minsk, le 12 février, de l’entrée en vigueur de la trêve, une centaine de personnes, civils et combattants, sont mortes des deux côtés du front.

Comparé à ce déchaînement de violence, la journée de dimanche a été calme. Très calme, même, dans certains endroits. Au milieu de la nuit, le roulement des obus et des roquettes audible depuis à peu près toutes les villes du Donbass s’est arrêté. Sur la majeure partie de la ligne de front, le cessez-le-feu a tenu. On a vu des routes jusque-là fermées se rouvrir à la faveur de l’accalmie, des voitures de civils circuler entre les cratères et les obus non explosés.

Assez vite, toutefois, les bombardements ont repris. Plus localisés et moins intenses qu’à l’accoutumée, mais l’idée d’un cessez-le-feu complet a d’ores et déjà vécu. Les séparatistes et les forces ukrainiennes, qui assurent avoir fait l’objet d’une soixantaine de tirs, se sont rejeté la responsabilité des violations. Deux civils ont été tués dans la ville de Popasna, en territoire ukrainien. Au cours de la nuit suivante, au moins quatre autres sont morts dans les villes de Horlivka et Donetsk.

Encerclement

L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui a porté de 230 à 350 les effectifs de sa mission d’observation, a estimé que le cessez-le-feu était «globalement respecté». Des mots repris par les quatre dirigeants qui ont «garanti» les accords de Minsk et qui évoquent uniquement des «incidents locaux».

En réalité, la situation rappelle, déjà, celle qui avait prévalu après la signature d’un premier accord signé à Minsk, le 5 septembre. Les armes s’étaient tues, avant que le silence ne soit troublé par des «incidents» qui, très vite, deviendraient la norme. Dans les capitales européennes, on avait fait semblant de croire pendant encore quelques semaines à la fiction du cessez-le-feu.

A cela s’ajoute une nouveauté: la situation inextricable d’un endroit particulier du front. Dimanche, la plupart des tirs d’artillerie ont eu lieu autour de Debaltseve, une ville moyenne dont la position forme une poche dans le territoire séparatiste et où sont retranchés plusieurs milliers de soldats ukrainiens. Leur encerclement est démenti par Kiev, mais la position est difficilement tenable.

«Il est évident que nous avons le droit d’ouvrir le feu sur Debaltseve»

A l’issue des négociations marathons de Minsk, Vladimir Poutine avait consacré une bonne moitié de son intervention au cas de Debaltseve, enjoignant aux soldats de se rendre, alors même que l’accord conclu dans la capitale biélorusse place ce nœud ferroviaire en territoire ukrainien. Les déclarations des chefs séparatistes laissent aussi peu de doute sur leurs intentions. L’un d’eux, Edouard Bassourine, expliquait dimanche: «Il est évident que nous avons le droit d’ouvrir le feu sur Debaltseve, c’est notre territoire.»

Les hommes du bataillon de volontaires ukrainiens «Donbass», dont la base est située sur la route qui mène d’Artemivsk à Debaltseve, assurent avoir fait l’objet de tirs plus tôt dans la matinée. Ils disent aussi avoir respecté l’ordre de ne pas répondre. L’idée du cessez-le-feu ne provoque chez eux guère plus qu’un haussement d’épaules. «Tant que la Russie continuera à fournir des armes, aucune trêve n’est valable», tranche «Vojak», un combattant de 38 ans rencontré deux semaines plus tôt sur une autre position du front. Durant ces deux semaines, il semble avoir vieilli de dix ans.

Armes lourdes

Cette méfiance résonne comme en écho de l’autre côté du front. A l’entrée de Vouhlehirsk, l’une des principales prises séparatistes des dernières semaines, sur la route ouest de Debaltseve, Ivan, le commandant d’une position rebelle, assure que les Ukrainiens entendent profiter du cessez-le-feu pour faire venir des renforts. Là aussi, on entend au loin le bruit de rares explosions. Les civils de la zone, eux, profitent de l’accalmie pour remplir à la source de grands bidons d’eau. Il n’y a plus ici ni eau, ni électricité, ni gaz.

Lundi, une autre phase des accords de Minsk est censée débuter: le retrait des armes lourdes et de l’artillerie le long de lignes – 50 km, 70 km, 140 km – définies selon le calibre des armes. La méfiance est telle qu’il semble difficile que les deux camps mettent en application la mesure. L’état-major ukrainien a fait savoir qu’il était prêt à entreprendre le retrait, mais une fois que les rebelles auront démontré qu’ils sont prêts à faire de même. Dimanche, les mouvements de troupes observés des deux côtés indiquaient plutôt un renforcement des positions qu’un allégement du front.

Lundi, à Artemivsk, on doit aussi enterrer Egor Maltsev. Si le cessez-le-feu tient, si la paix s’installe, Egor, 7 ans, sera l’un des derniers morts de cette guerre qui ravage l’est de l’Ukraine depuis dix mois. Il a été tué au cours de ces soixante heures de délai concédées à la guerre après Minsk. Vendredi, à 16 h 30, le petit garçon jouait en attendant sa grande sœur à la sortie de l’école numéro 4. Neuf roquettes se sont abattues sur l’école et le jardin d’enfants adjacent, tirées depuis les positions séparatistes. La ville semble pourtant hors de portée de toute offensive. Sa maîtresse d’école, Vera Tchernikova, pleure devant l’ours en peluche qui a été posé là où cet enfant «si gentil et souriant» a été fauché par l’éclat métallique brûlant d’un obus.