Sur la route de Pisky, les snipers tirent à vue

Ukraine Des groupes paramilitaires font la guerre aux côtés de l’armée régulière

Et critiquent le gouvernement de Kiev

Le long de la ligne de front (3/6)

Une usine désaffectée et reconvertie en caserne sert de quartier général au bataillon Dnipro-1, à Krasnoarmiisk. En continu, les combattants reviennent des combats, s’arrêtent au QG puis y retournent. Konstantin est l’un d’eux, il décharge son barda. Son chef, «Alpiniste», un nom de guerre, lui donne l’accolade et quelques ordres. Les hommes d’Alpiniste se battent à Pisky, un village distant de 30 km devenu depuis la chute de l’aéroport de Donetsk le point le plus chaud d’une ligne de front qui n’a pas connu de trêve malgré les accords de Minsk II. Ils ne font pas partie de l’armée régulière, mais de la Garde nationale, une sorte de police qui dépend du Ministère de l’intérieur.

Depuis le début du mois de juin, les échanges de tirs se sont accrus. Pisky fonctionne comme le baromètre de cette guerre; il est au plus bas, ce qui fait craindre une reprise massive des hostilités ailleurs sur la ligne de démarcation.

Dans le local principal la transpiration se mêle aux relents de tabac et d’alcool. Alpiniste s’énerve derrière un écran, son porte-flingue, nonchalamment ajusté sur un t-shirt imprimé d’un motif de camouflage gris-vert, baille à chaque mouvement de torse. Il houspille Konstantin qui doit amener du matériel aux avant-postes. Le manque de sommeil, les excès d’alcool, d’humeur et les heures tuées devant l’écran à jouer se lisent sur son visage.

Avant de prendre la tête du bataillon Dnipro-1, Alpiniste enseignait le sport à Donetsk et consacrait une partie de son temps libre à la grimpe, une passion qui l’a d’abord mené dans le Caucase, puis dans les Alpes sur les pentes du Mont-Blanc. Mais la crise du Donbass a fait de lui un combattant. Acquis à la cause des révolutionnaires de Maïdan, il rejoint la nouvelle Garde nationale au moment où les pro-russes prennent les armes et font sécession.

Dans Dnipro-1, ils sont nombreux à partager des motivations similaires: l’amour de l’Ukraine et la rancœur contre ceux qui voudraient dépecer le pays, en premier lieu Vladimir Poutine et les Ukrainiens pro-russes qu’ils considèrent comme des traîtres. Après la chute de Viktor Ianoukovitch, les groupes d’autodéfense refusent de désarmer. Le Ministère de l’intérieur choisit alors d’intégrer ces miliciens de tout bord, ayant pour seul point commun, le nationalisme. Une gageure, car ces hommes ont peu à voir avec des policiers ou des militaires professionnels. En plus, certains des groupes refusent l’autorité de Kiev quand d’autres affichent une idéologie mêlant ultranationalisme et néonazisme, comme Pravy Sektor ou Azov.

«Le gouvernement peut nous critiquer, mais il a besoin de Dnipro-1, et de Pravy Sektor pour faire le boulot. Sans nous, le drapeau russe flotterait en Ukraine, car l’armée n’est pas en mesure de défendre seule le pays», explique Konstantin en chargeant des sacs à l’arrière d’un pick-up. Pour le colonel Valentyn Fedichev, de l’état-major de l’armée, l’intégration, difficile au début, avance désormais à grands pas: «Les anciens groupes d’autodéfense ont rejoint la Garde nationale. Quant aux unités de Pravy Sektor, elles sont très disciplinées et prêtent main-forte à l’armée nationale. Même le bataillon Azov à Marioupol dépendra bientôt de la Défense. Tous obéissent à une chaîne de commandement unifiée avec un état-major basé à Kramatorsk.»

La veille, les hommes d’Alpiniste ont riposté à des tirs. «C’est tous les jours la même chose, selon un processus bien réglé, comme si en face ils suivaient précisément un manuel de cours d’artillerie. Ils tirent à gauche, puis à droite pour ajuster, enfin sur la cible. Et toujours depuis les mêmes positions.» Pourquoi ne les détruisent-ils pas? «Ils sont dans trois batteries dans Donetsk. On pourrait les anéantir. Kiev nous retient à cause des accords de Minsk ou des civils, mais si on voulait…»

Plus de temps à perdre, Konstantin prend le volant, direction Pisky. Ce qui était l’un des axes principaux pour entrer à Donetsk est devenu un cul-de-sac que seuls les véhicules militaires empruntent, à tombeau ouvert. L’entrée de la zone rouge est signalée par une chicane où une demi-douzaine de cerbères en treillis monte la garde. «A partir de là, les bombes peuvent tomber n’importe où», précise Konstantin, une main sur le volant l’autre sur la gâchette de son fusil-mitrailleur. Il sort le canon de son arme par la fenêtre ouverte. Le compteur monte à 140 km/h. «Nous sommes à découvert, mais à partir de 120 à l’heure, les snipers ennemis ont du mal à nous viser», précise Konstantin sans dessiller. Il a essuyé des tirs à deux reprises sur ce tronçon au milieu des champs.

Le dernier village avant Pisky est quasiment abandonné, mais quelques habitants résistent, dont la propriétaire d’une petite épicerie en bord de route. «Allez-vous en, je n’ai rien à dire. C’est chez moi et je ne partirai pas, hurle-t-elle avant d’éclater en pleurs. Je suis seule avec mes enfants, j’ai nulle part où aller.» Un homme rasé en treillis la soutient: «Nous lui achetons de l’eau et des biscuits pour faire marcher sa boutique.» A partir de là, les dernières maisons du village sont à moitié écroulées.

Pisky est en vue. Sous un pont inachevé, criblé d’impacts de balles et d’obus, les combattants ukrainiens ont aménagé un abri, position avancée avant les tranchées du front. Une cantine improvisée et les toilettes s’y trouvent ainsi que des munitions et des blindés légers. Konstantin se fait aider par deux malabars pour décharger son hayon. Ils sont de Pravy Sektor, explique le premier, gêné: «Ce n’est pas officiel, mais sur le front, on se mélange.» Son coreligionnaire renchérit: «Nous sommes tous unis contre Poutine.» Un troisième, membre du bataillon Dniepropetrovsk 20 de l’armée régulière, ajoute: «Si l’Europe nous aidait, on pourrait écraser les séparatistes. Mais même ce fameux matériel non létal, on ne l’a jamais vu. Kiev se fait rouler dans la farine.» Il fulmine menaçant: «On en a marre de ce gouvernement, des faibles qui ne veulent pas mener une guerre.»

Konstantin doit lever le camp pour un nouveau transport. Retour à la base arrière de Krasnoarmiisk. «J’étais garagiste avant de m’engager. Mon armement, c’est moi qui l’ai acheté. Comme la plupart des combattants.» Il marque une longue respiration: «Le plus dur c’est que mon beau-frère se bat en face.»

«Allez-vous-en, je n’ai rien à dire. C’est chez moi et je ne partirai pas», hurle-t-elle avant d’éclater en pleurs