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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

Fin février, les parents d’Oksana Myronenko profitaient de leur maison de vacances, située dans l’est de l’Ukraine. Dès les premiers bombardements, ils ont plié bagage pour retourner chez eux à Boutcha, dans la périphérie de Kiev.

«Ils ont fui, mais la guerre les a suivis, explique Oksana. La voiture qui les évacuait de Boutcha a été bombardée. Mon père a réussi à sortir de la voiture avant qu’elle n’explose. Il a été blessé à la main. Ma mère, elle, est morte sur le coup.»

Le père d’Oksana se cache dans une ferme et arrive finalement à contacter sa fille qui trouve des volontaires pour l’héberger et le soigner.

La famille, originaire de l’est, s’est installée à Boutcha à la suite de l’occupation russe de Lougansk en 2014. Lorsque les troupes se sont retirées de la région, leur maison à Chtchastia [bonheur, en français] est devenue leur lieu de vacances.

«Nous avions une vie agréable. Un travail passionnant. Ma sœur et mes parents avaient leur propre maison, et nous aussi. Nous partions en vacances deux fois par an. Tout allait bien. Mais la guerre est revenue», a déclaré Oksana.

En 2014, elle était médecin militaire de terrain, tout comme son mari, qui est également chirurgien. «Nous avions envoyé nos enfants et nos parents en lieu sûr et nous continuions de faire notre travail à Chtchastia. C’était dur. Parfois, nous opérions sans électricité, sans accès à l’eau ou à internet», explique Oksana.

Cette fois, la chirurgienne a fui avec sa famille à l’ouest du pays, dans la ville d’Ivano-Frankivsk. Elle travaille désormais avec les autorités locales pour évacuer les personnes âgées ou en situation de handicap, qui sont coincées dans les villes bombardées. Avec son mari, ils ont déjà aidé plus de 400 personnes déplacées à l’intérieur du pays.

«Avoir nulle part où aller est plus effrayant que les bombardements»

D’après Oksana, les premières personnes à fuir la guerre sont celles qui se rendent à l’étranger en quête de travail, d’une vie meilleure. Souvent, les grands-parents et leurs petits-enfants les rejoignent une fois un logement ou un gagne-pain trouvé. Les derniers à fuir sont les personnes en situation de handicap, les pauvres, ou ceux qui n’ont nulle part où aller. Parfois, ces personnes, qui ont souvent besoin d’assistance médicale, doivent être évacuées de force.

«Elles ne veulent pas partir. Après avoir passé trois mois dans une cave, elles sont terrorisées. Avoir nulle part où aller est plus effrayant que de rester sous les bombardements», explique Oksana.

La chirurgienne les comprend, car elle a vécu la fuite en 2014. «On laisse tout ce qu’on connaît derrière nous. On est projeté dans le néant, sans connaître personne, se souvient-elle. Même s’il reste un peu d’énergie et d’argent, c’est difficile.»

Des maisons abandonnées réhabilitées pour les déplacés

A Ivano-Frankivsk, Oksana a fondé l’association Sokil, d’après le nom d’un des villages de la région. Avec d’autres volontaires, la chirurgienne rencontre, à la gare, les personnes malades ou blessées. Elle leur trouve une place dans un hôpital. Elle les aide à récupérer leurs documents administratifs et arrange les pensions ou autres allocations sociales. L’organisation fournit également médicaments, vêtements et articles d’hygiène. A leur sortie, Oksana les aide à trouver un logement.

«Dans les régions de Donetsk et Lougansk, 90% des maisons sont détruites. Les personnes n’ont nulle part où aller, elles n’ont plus rien pour vivre, explique Oksana. Nous recherchons donc des maisons abandonnées dans les petits villages, les équipons d’aides à la mobilité, de béquilles, d’articles d’hygiène, d’appareils ménagers et autres, et nous y logeons les personnes déplacées.»

Malgré le fait que Boutcha est désormais libérée, Oksana n’est pas prête à y retourner. Elle veut d’abord créer un fonds caritatif en l’honneur de sa mère, qu’elle n’a pas réussi à sauver de la guerre.

Olha Surovska est journaliste à Reporter, à Ivano-Frankivsk, depuis 2015. Depuis le début de la guerre, elle écrit sur le travail des bénévoles et les personnes affectées par l’invasion russe. Traduction et adaptation: Aylin Elci

Lire l’article en anglais sur Geneva Solutions